C. Freinet, La rédaction vivante et joyeuse chemin royal vers la perfection grammaticale

Ce n'est pas une gageure ; nous n'avons fait aucun pari de condenser en quatre - peut-être sera - ce même en trois ! - le contenu de tous les manuels de grammaire. Notre entreprise est d'une portée pédagogique autrement considérable puisqu’elle vise à simplifier vraiment notre expérience pratique de la langue grâce aux techniques nouvelles que nous avons introduites dans nos classes.

Personnellement, je ne suis pas grammairien, loin de là ! L'avouerai-je même, lorsque après la guerre, je repris, à demi - convalescent, une classe préparatoire, je constatai avec un peu de surprise que j'avais presque totalement oublié toutes les règles de grammaire. C'est à peine si je distinguais encore dans les temps quelques formes simples : indicatif présent, l'imparfait, le futur, le conditionnel. Je ne savais plus si le passé simple devait oui ou non s'appeler passé défini, je me le demande encore en écrivant ces lignes, et la chaîne : bijou, caillou, chou..., revenait péniblement sans hésitation.

Ne parlons pas de toute la foule de pronoms, d'adjectifs, d'adverbes, de prépositions, etc., dont je savais l'emploi sans pouvoir les distinguer avec précision. Et pourtant, je venais d'écrire un petit livre qui ne manquait pas d'émotion, et je savais, d'une plume assez vive, défendre mes droits, ou écrire pour mes élèves des contes et des poèmes que, à ma grande surprise, ils préféraient aux œuvres classiques qui leur étaient offertes.

Je ne me suis pas ému. Je savais écrire d'une façon convenable ; je sentais bien que c'était l'essentiel, que tout le reste, que toutes les chinoiseries grammaticales étaient surtout inventions scolastiques et que si, moi qui avais eu jusqu'à 18 ans le crâne bourré par maîtres et manuels, pouvais sans grand dommage oublier les neuf dixièmes de la grammaire, c'est que celle-ci, telle qu’on me l'avait enseignée, n'était ni vitale, ni indispensable et que la voie suivie jusqu’à ce jour ne répondait pas aux besoins d'élèves qui, dans la vie, n’ont que faire de terminologie.

Je n'ai, depuis, tenté aucun effort pour apprendre à nouveau cette grammaire des manuels. Et je me hâte de condenser ici, avant qu'il ne soit trop tard, ce que je crois suffisant et profitable pour notre école primaire. Car la déformation professionnelle nous marque dangereusement : à force de revoir tous les ans les mêmes principes, les mêmes règles avec leurs exceptions, nous les incorporons à notre fonction et à notre vie, jusqu'à ne plus comprendre que ceux dont la profession n'est pas de rabâcher ces éléments puissent avec tant de désinvolture en négliger complètement la contestable valeur.

N'écoutons point ceux qui prétendent qu’on ne peut écrire tant qu'on ne connaît pas à la perfection les règles de la grammaire et de la syntaxe. Dénonçons les prescriptions ridicules des programmes qui stipulent : une phrase d'abord pour les enfants du C.P., puis un paragraphe, et enfin, vers le Certificat d'études seulement, un texte complet.

Pensez à ce qu'il adviendrait de ces mêmes enfants si, lorsque, tout petits, ils veulent extérioriser dans leur langage à peine compréhensible ce qui les agite, une maman pédagogue venait leur imposer silence : - Tais-toi, tais-toi... Prononce seulement avec moi une phrase... plus tard tu pourras prononcer un paragraphe ; et dans quelques années ,seulement tu pourras raconter une histoire complète... Comme si ce n'était pas une histoire complète que mime l'enfant qui s'agite et gesticule et crie dans son berceau ; et si réprimer ainsi le besoin d'expression de l'enfant n'amènerait pas avec certitude le dégoût d'un langage imposé et inutile, et sans doute le mutisme complet...

Les pédagogues n'ont vu que la règle , et la règle a tué la vie...

Ils écrivent bien, certes, ces académiciens pour qui écrire est une sorte de devoir de style où la forme masque presque toujours l'absence de pensée et de sentiment. Mais qui lit leurs œuvres ? Et pensez-vous que ce sont elles qui passeront à la postérité ou bien plutôt les pages vibrantes d'émotion et de vie de ces jeunes écrivains qui, sans se soucier outre mesure de la grammaire ont su exprimer ce qui vous agite ou vous remue. Et je pense à tel écrivain à succès, avec ses phrases osées et ses mots à peine francisés... on dira plus tard, comme nos professeurs en arrêt devant des tournures peu académiques de nos classiques : hardiesse de style... Parce que la vie, véritablement, aura triomphé de la forme morte comme triomphera un jour prochain, à l'école, la rédaction vivante et joyeuse, chemin royal qui mène vers la perfection grammaticale.

Toutes ces précautions pour bien prévenir nos camarades - et les spécialistes qui nous liront - que je ne prétends pas à l'érudition grammaticale. Je puis commettre des oublis qui méritent d’être réparés et des erreurs que je rectifierai avec plaisir, heureux justement si ces lignes peuvent susciter encore une fois entre nos camarades une collaboration profitable.

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