La science-fiction, littérature du présent

La science-fiction, littérature du présent
par Jean-Marc Ligny

 

 

Début de siècle incertain et angoisse de l'avenir obligent, la littérature de science-fiction a le vent en poupe. Les collections se multiplient, tant pour les adultes que pour les jeunes, les lecteurs (re)décou¬vrent le genre par le biais du cinéma, des jeux vidéo, de la BD. Mais pour la plupart, la science-fiction c'est encore "des histoires de fusées et de petits hommes verts". Or désormais, la SF a les pieds sur terre et les yeux braqués sur le quotidien.

Il est vrai que, si l'on se fie aux récents succès cinématographiques - Independence Day, le Cinquième Élément, Mars Attacks, la Guerre des Étoiles... - la SF semble toujours raconter les mêmes sempiternelles histoires d'extraterrestres qui envahissent la Terre ou d'aventures galactiques à bord de vaisseaux gigantesques. Or, à part quelques "ovnis" qui réhabilitent le genre - Blade Runner, Brazil, l'Armée des Douze Singes, Total Recall, Strange Days... - le cinéma de SF a près d'un demi-siècle de retard sur la littérature, au point de vue scénario s'entend. Donc, malgré sa popularité, il ne peut être pris comme référent d'un genre en évolution constante, et constamment branché sur la réalité.
En effet - et ce n'est pas le moindre de ses paradoxes - la science-fiction est avant tout une littérature du réel, du présent, dont le propos, camouflé en " voyez ce qui nous attend " est généralement de dire " voyez dans quel monde nous vivons ". Et la finalité de l'écrivain de SF, qui se définit volontiers comme "explorateur du futur", est de traquer les germes de ce futur - ou d'un futur potentiel - dans le présent, toutes les composantes du présent : scientifiques et techniques sans doute, mais aussi sociales, humaines, historiques, ethniques, morales.
L'évidence de cette affirmation transparaîtra aisément à travers un bref historique du genre.

SF, fantastique, fantasy :
trois branches de l'arbre imaginaire

Mais tout d'abord, permettez-moi de lever une ambigüité que trop de lecteurs peu habitués aux littératures de l'imaginaire ont tendance à commettre : celle de confondre et mettre dans le même sac science-fiction, fantastique et ce qu'on appelle aujourd'hui la fantasy : cette dernière relève directement d'un genre littéraire très ancien qui est l'épopée, la saga, la quête initiatique. Un genre illustré en Occident par les récits de la Table Ronde ou les sagas scandinaves, ou en Orient par les contes des Mille et Une Nuits ou la Baghavad-Gita. Il existe aussi des exemples africains que sont les contes initiatiques peuls, comme Kaïdara ou Njeddo Dewal, magnifiquement retranscrits par Amadou Hampaté Bâ. Ce sont des récits dans lesquels le monde est magique par essence et les hommes sont en relation directe avec les Dieux, les esprits et autres " êtres intermédiaires " (fées, lutins, démons, mages, saints, etc.) Un rejeton récent de cette littérature est le désormais bien connu Seigneur des Anneaux.
Le fantastique, tel qu'on le conçoit en Occident du moins, est tout comme la science-fiction une littérature née au XIXe siècle, par opposition à la rationalisation du monde apportée par le Siècle des Lumières et la révolution techno-industrielle. Quand Dieu (ou les dieux) sont devenus trop lointains et abstraits, quand la science a prétendu tout expliquer, on a cherché à étancher notre soif de mystère et d'inconnu en " inventant " la littérature fantastique. Laquelle, en général, ouvre une brèche terrifiante dans la réalité quotidienne et place le héros, seul et démuni, devant cette brèche. Le héros, que bien souvent personne ne croit ni ne veut aider, n'aspire alors qu'à vaincre ses peurs et retrouver la norme, si rassurante au fond. C'est donc avant tout une littérature de fantasmes, où l'homme est seul face à des interrogations métaphysiques suscitées généralement par la peur. Issue des Romantiques du XIXe siècle (Maupassant, Walpole, Hoffman, Edgar Poe...), la littérature fantastique a aujourd'hui son grand maître que tout le monde connaît : Stephen King.
La SF, enfin, est d'abord et surtout une littérature rationnelle, et également une littérature de systèmes : elle décrit des sociétés, des civilisations, s'interroge sur leur évolution. Le héros n'y est pas seul, mais souvent en groupe ou en équipe. Il n'est pas confronté aux démons ni à la magie, mais à une société (extraterrestre ou autre...) et/ou une technologie qu'il s'efforce de comprendre ou de maîtriser. Enfin, à travers lui, on a un aperçu d'un monde en devenir. Je vais y revenir plus longuement, car la SF et son rôle dans la compréhension du monde contemporain constitue aujourd'hui l'essentiel de mon propos.
Pour illustrer simplement ces différences essentielles, imaginons une situation très banale : un homme veut nourrir son chat. Soudain le chat s'écrie : " Tu n'as pas autre chose que ces satanées croquettes ? " Donc le chat parle. Dans un récit de fantasy, le chat est sans doute un dieu mineur déguisé en chat, ou un prince victime d'un sortilège. Dans un récit fantastique, le chat doit être possédé par un démon. Dans un récit de SF, le chat est un robot sophistiqué, ou bien a été génétiquement modifié, ou à la rigueur, c'est un extraterrestre (qui ne supporte pas les croquettes terriennes).
Revenons maintenant à nos moutons (électriques).

Du merveilleux scientifique
à l'horreur technologique

De fervents exégètes tentent de faire remonter la SF aux romans utopiques du XVIIIe siècle (Jonathan Swift, les Voyages de Gulliver, Thomas More, Voyages en Utopie, Cyrano de Bergerac, Royaumes de la Lune et du Soleil en 1657...), voire au Voyage dans la Lune de Lucien de Samosate (IIIe siècle) ou même à l'Épopée de Gilgamesh, récit sumérien vieux de 4000 ans ! Mais l'Épopée de Gilgamesh, qui relate la quête d'une " fleur d'immortalité ", relèverait plutôt comme on l'a vu de la fantasy, quant aux autres œuvres précitées, elles n'avaient rien d'une extrapolation ni d'une anticipation scientifique, c'était plutôt des contes philosophiques imaginant un cadre exotique pour élaborer une critique sociale échappant ainsi aux foudres de la censure.
La SF, en tant que genre littéraire basé sur des extrapolations scientifiques, est donc bien née avec la révolution industrielle au XIXe siècle. Ses pères fondateurs sont généralement considérés comme étant Jules Verne et Herbert-George Wells, mais le vrai premier roman de science-fiction est dû à une femme : c'est le Frankenstein de Mary Shelley (paru en France en 1821). Car le monstre créé par le fameux docteur, même s'il évoque le Golem des traditions juives, n'est ni un démon, ni le résultat d'une invocation magique, mais est le résultat d'applications supposées de l'électricité, découverte peu de temps auparavant. Jules Verne, en vérité, même s'il puisait largement son inspiration dans les inventions et découvertes scientifiques de son époque, n'a pas réellement écrit de science-fiction stricto sensu : c'était davantage des romans d'aventure façon Dumas, Paul Féval ou Eugène Sue, servant de prétexte à une vulgarisation et souvent une apologie de la science et de la technologie de son temps. Wells, en revanche, est réellement le précurseur de la SF moderne, confrontant des civilisations (La guerre des mondes), imaginant les conséquences d'une application scientifique inédite (L'homme invisible) ou introduisant le thème du "savant fou" (L'île du docteur Moreau). On peut également citer Robert-Louis Stevenson et son fameux Dr Jekyll et Mister Hyde, sur le thème d'une invention scientifique dont le contrôle échappe à son créateur - tout comme le monstre du Dr. Frankenstein.
Toutefois le terme "science-fiction" n'apparaît "officiellement" qu'en 1929, quand Hugo Gerns¬back, inventeur (on lui doit la batterie de voiture et la radio portative, ce qui n'est pas rien...) et directeur de revues de vulgarisation scientifique (dont la fameuse Amazing Stories, qui révéla tous les grands auteurs anglo-saxons des années 30), l'ap¬plique à des histoires extrapolant sur les découvertes scientifiques de l'époque.
Les années 20-30 sont marquées par de grandes découvertes et inventions techno-scientifiques, l'expansion tous azimuts (et notamment dans les "colonies") du mode de société occidental, l'apparition du communisme (en tant qu'"ennemi" en Occident), les premières crises économiques qu'il convient de "conjurer" sans remettre le modèle en question. La SF de l'époque ne décrit pas autre chose : "merveilleuses" découvertes scientifiques, colonisation de l'espace, lutte contre les méchants extraterrestres (communistes), affirmation du héros américain et de la société américaine comme modèle galactique universel (Légion de l'espace, de Jack Williamson, ou Les rois des étoiles, d'Edmond Hamilton). La société occidentale n'est pas critiquée, elle triomphe. La science n'est pas remise en question, elle donne réponse à tout. Les extraterrestres sont forcément inférieurs aux humains, il convient de les éradiquer ou, pour les plus "humanistes", de les "éduquer" aux merveilleuses valeurs de l'Occident. À l'époque, on pensait la même chose des Africains...
Les années 40 génèrent un doute : c'est la 2e Guerre Mondiale, les premières armes de destruction massive, le développement de dictatures démentielles (nazisme, stalinisme). Apparaît alors une SF plus critique, politique, spéculative, dont les archétypes sont 1984 (George Orwell) ou Le Meilleur des Mondes (Aldous Huxley) : la science n'est plus pourvoyeuse de bonheur pour l'humanité, elle devient menaçante, dangereuse. Mise entre de mauvaises mains, elle peut même provoquer la fin du monde (les histoires de cataclysmes post-nucléaires sont florissantes à l'époque). Le savant fou et le maître du monde mégalomane deviennent des personnages récurrents (Ravage, de René Barjavel, Le ciel est mort, de John W. Campbell, Les cavernes d'acier, d'Isaac Asimov, Les armureries d'Isher, d'Alfred Eton Van Vogt).
Dans les années 50, c'est l'"âge d'or" du capitalisme et du consumérisme, mais aussi la guerre froide et toujours la menace nucléaire. À l'Ouest, on chasse le "commu¬nisme" (McCarthysme) et à l'Est, on se ferme au monde. La SF creuse ses doutes et cherche une troisième voie : la fin du monde est due à la folie du pouvoir (Dr. Bloodmoney, de Philip K. Dick), les extraterrestres deviennent "gentils" et dignes d'études (En terre étrangère, de Robert Heinlein), apparaît la figure du "mutant", homme différent donc pourchassé par une société menaçante et raciste (À la poursuite des Slans, d'Alfred E. Van Vogt). L'ordinateur apparaît, gros, souterrain et mystérieux, vaguement menaçant, susceptible de dominer le monde (Simulacron 3, de Daniel Galouye). L'immuable et bienheureux modèle de société occidental voit son vernis se lézarder, sous lequel apparaissent d'effrayantes pustules et d'obscures menaces (tous les premiers romans de Philip K. Dick).

La SF se dévergonde

Les années 60 assistent à la révolution des mœurs (Mai 68, hippies...) et de la littérature (nouveau roman). La SF se met à la page, "éclate" le roman linéaire (Tous à Zanzibar, de John Brunner) ou les "romans-collages" de John Burroughs (qui, en passant, est le fils d'un fameux auteur de fantasy, Edgar Rice, certes créateur de Tarzan mais aussi de maintes épopées martiennes), ose aborder le sexe (Les amants étrangers ou Ose, de Philip José Farmer), les drogues (Le Dieu venu du Centaure, de Philip K. Dick) et se lance dans la satire politique (Jack Barron et l'éternité, de Norman Spinrad). Elle explore d'autres états de consciences, introduit les sciences humaines (psy¬cho¬logie, sociologie, linguistique...) grâce notamment à l'arrivée d'écrivaines dans ce domaine jusqu'alors réservé presque exclusivement aux hommes (les rares auteurs femmes y prenaient des pseudonymes masculins !), s'interroge sur l'hom¬me et son devenir (Les dépossédés, d'Ursula Le Guin, L'enchâssement, de Ian Watson, Babel 17, de Samuel Delany).
Les années 70, très militantes, découvrent l'éco¬logie (Le nom du monde est forêt, d'Ursula Le Guin, Sécheresse, roman "prophétique" de James Ballard), le rock et la "contre-culture" (Locomotive Rictus, de Joël Houssin, Planète à trois temps, de Jean-Pierre Hubert, Crash, de Ballard encore ou En avant la muzak, de Michael Moorcock, également parolier pour le groupe de "space rock" Hawkwind - je pourrais d'ailleurs faire une large digression sur les rapports étroits entre rock et SF à cette époque, dont je m'abstiendrai faute de temps). Elles revendiquent également les droits des femmes (l'anthologie Femmes et merveilles, de Pamela Seargent, qui révélera nombre d'écrivaines majeures), prennent de plein fouet les premières crises énergétiques (choc pétrolier), et continuent de "planer" (communautés, retour à la terre). La SF suit le mouvement, se politise parfois à outrance (en France notamment, où elle tourne presque au tract ! Ciel lourd, béton froid, "collectif" chez Kesselring, ou Banlieues rouges, de Christian Vilà), envisage d'autres "fins du monde" que purement nucléaire - la pollution, la "fin du rêve" capitaliste (La fin du rêve, de Philip Wylie, Sur l'onde de choc, de John Brunner, Route 666, de Roger Zelazny). Elle poursuit égale¬ment l'exploration intérieure de l'individu, et subit le revers de la médaille de la drogue (beaucoup de morts célèbres ces années-là) : l'aliénation n'est plus seulement politique, elle peut également être psychique, voire chimique ! (Substance Mort, de Philip K. Dick).

"No future" : le creux de la vague

Le retour de bâton (et le creux de la vague) s'opère dans les années 80, années "no future" (slogan du mouvement punk), branchées sur le réel, où "faire de l'argent" devient le crédo de toute une génération, où la mondialisation de l'économie se met en place, grâce à l'informatique qui se démocratise et s'installe partout. La SF, elle, se cherche, lâche du terrain au fantastique (Stephen King, Dean Koontz, Clive Barker...) qui, comme je l'ai déjà évoqué, prolifère sur le terreau fertile de la rationalité la plus terre à terre. Certains auteurs, toutefois, prennent en marche le train informatique et découvrent - avant qu'on en parle vraiment - la fameuse "fracture sociale". C'est ce qui donnera le "cyberpunk", de cyber(nétique) et punk (no future) : une SF du futur proche, décrivant peu ou prou ce qui arrivera dix ans plus tard : une société "mondialisée", déshumanisée, dirigée par des consortiums anonymes, où les ordinateurs (qui ne sont plus les monstres froids des années 50) envahissent le quotidien et l'individu lui-même, branché par "implants", où le héros-type est un cyberpirate nihiliste cherchant juste à sauver sa peau dans une banlieue planétaire sauvage et déshumanisée (Neuromancien, de William Gibson, Câblé, de Walter Jon Williams, Mozart en verres miroirs, anthologie de Bruce Sterling, Rock machine, de Norman Spinrad).
Les années 90 enfin, qui verront se concrétiser les plus sombres prédictions des auteurs des années 80, consacrent la mondialisation et la société "à deux vitesses", une poignée de riches d'un côté, des cohortes de pauvres de l'autre... Elles découvrent en outre (et les auteurs de SF égale¬ment) que des cultures entières sont passées au laminoir de l'ultra-libéralisme, et que les grands conflits du XXIe siècle auront plutôt une orientation nord-sud (Sukran, de Jean-Pierre Andrevon, Jihad, de Jean-Marc Ligny). La SF explore l'ethnologie (La vie en temps de guerre, de Lucius Shepard), et ose se frotter à la magie (Radix, d'A.A. Attanasio), voire recrée des légendes (Des milliards de tapis de cheveux, d'Andreas Eschbach), romans précurseurs de l'espèce de melting pot auquel on assiste aujourd'hui dans les littératures de l'imaginaire.
La "fantasy", qui je le rappelle est un genre médiéval issu des "contes merveilleux" et des sagas nordiques et celtiques, est en pleine expansion, écrite surtout par des femmes comme Tanith Lee ou Marion Zimmer Bradley, et pour un lectorat généralement jeune et féminin. À défaut d'entrevoir un espoir dans le futur - ou même un futur - nombre d'auteurs réinventent le passé (le mouvement "steampunk" dont Les voies d'Anubis, de Tim Powers, est le texte fondateur). Et en cette période de métissage culturel et de "world culture", elle brise ses codes et conventions et se mélange aussi à d'autres genres littéraires : policier, fantastique, aventures, voire historique (Les racines du mal, de Maurice Dantec, Nicolas Eymerich, inquisiteur, de Valerio Evangelisti)... et se glisse dans les nouvelles technologies : jeux vidéo, CD-roms, Internet...

Vers une nouvelle utopie ?

Et à l'aube du XXIe siècle, où en est la SF ? Est-elle encore capable d'entrevoir (d'inventer) un futur ? J'entends parfois certains me dire : " Mais comment peux-tu écrire encore de la SF alors qu'on vit en plein dedans ? Le futur, c'est maintenant ! " En effet, on vit aujourd'hui dans une société que les auteurs de SF d'il y a vingt n'ont pas su, osé ou pu imaginer : sous la menace d'un dérèglement climatique qui rend le futur - notre futur, celui de l'humanité - très incertain voire caduque - même si Ballard l'a "prophétisé" dans Sécheresse ou Le monde englouti, ou si Bruce Sterling l'a vaguement évoqué dans Gros temps, ou si je l'aborde moi-même actuellement dans Lente agonie -, sous la menace, également, d'un terrorisme informatique, biologique ou plus artisanal qui préfigure une guerre mondiale aussi "sale" qu'interminable, sous la menace, enfin, d'un terrorisme d'État voire d'Empire bien plus sournois et insidieux que ceux décrits par les romans apocalyp¬tiques des années 50-60, et dans un monde qui fait passer le Moyen-Âge pour un modèle de tolérance et d'épanouissement culturel, dans un monde où clonage humain, guerre électronique, drogues de synthèse, télésurveillance orwellienne et métissage bio-informatique ne sont plus du domaine de la science-fiction mais bien du réel, dans un monde enfin où les inégalités sociales ont atteint un niveau littéralement explosif, faisant passer le Banlieues rouges de Christian Vilà pour une gentille bluette... L'auteur de SF a-t-il encore quelque chose à dire, peut-il - et même doit-il - noircir davantage le tableau, ne va-t-il pas s'user le bras à tirer sempiternellement une sonnette d'alarme que plus personne n'écoute, dans le fracas de cette fin de civilisation ? La SF a-t-elle encore un rôle à jouer, non pas de prophétie car, vous l'avez compris, elle n'est pas et n'a jamais prétendu être prophétique, mais simplement d'avertissement, à l'heure où on ne peut plus dire " ça va nous tomber dessus " parce que ça nous tombe déjà dessus ?
Il semble que oui, qu'elle a encore un rôle à jouer. Un peu ébaubie par son "retour en grâce" littéraire, inquiète aussi de voir ses plus sombres prédictions capables de se réaliser, la littérature de SF se cherche une nouvelle vision - voire mission : expliquer le monde - ce monde devenu infini¬ment complexe - et réinventer l'espoir. En ce sens, elle perdra certainement son étiquette "science-fiction" - de nombreuses collections n'affichent déjà plus ce terme sur leurs couvertures - parce qu'elle deviendra, parce qu'elle est déjà, la littérature du réel, la seule qui, de part sa culture et sa vision propre, possède assez de recul pour prétendre expliquer le monde. Comme je l'ai dit au début, l'auteur de SF est avant tout un "explorateur du présent". Informé, documenté, grattant sans cesse l'apparence des choses pour traquer les réalités sous-jacentes, il est à même d'apporter, sous couvert du roman, cette vision lucide du monde réel dont nous avons terriblement besoin pour éviter d'être transformés en robots végétant devant des écrans géants dans nos abris anti-tornades. En ce sens, la SF - qui ne s'appellera plus ainsi, ni même "littérature de l'imaginaire", mais littérature du réel - deviendra LA littérature majeure du XXIe siècle.
J'ai aussi parlé de réinventer l'espoir. À mon avis, les auteurs de SF ont acquis (ou découvert) une nouvelle responsabilité : ils ne sont plus seulement les observateurs du présent, ils en sont aussi les acteurs. Ils réalisent qu'on les lit, qu'on s'inspire d'eux parfois - pour le meilleur mais aussi pour le pire. Et c'est vers eux qu'on se tournera - qu'on se tourne déjà, dans une certaine mesure - pour apporter à l'humanité ce qui lui manque le plus : un rêve, un projet, une nouvelle raison de continuer, de lutter, d'avancer. Et ce nouveau projet ne peut que se situer dans les étoiles - il est temps pour l'homme de sortir de son berceau, sinon il s'autodévorera. C'est pourquoi j'envisage - je prédis - pour ces prochaines années le grand retour du space-opera (Voyage, de John Baxter, la Trilogie de Mars, de Kim Stanley Robinson, Aucune étoile aussi lointaine, de Serge Lehman, Omale, de Laurent Genefort, Les oiseaux de lumière, de Jean-Marc Ligny...), des sagas galactiques qui, enfin débarassées des œillères et préjugés des années 30, apporteront un souffle nouveau, sortiront (peut-être) l'homme de la fange : l'homme, petit et seul, face au terrifiant émerveillement des espaces infinis.
Je vous remercie.

Jean-Marc Ligny


Toutes les facettes de la science-fiction

Space opera
Guerres spatiales, conquêtes d'autres planètes, rapports avec les extraterrestres, empires galactiques. Premier genre apparu en SF , florissant dans les années 30. Connaît actuellement un grand retour.
Exemples : La Guerre des Étoiles... mais aussi La faune de l'espace d'A.E. Van Vogt (et nombre de ses romans), Les rois des étoiles d'Edmond Hamilton, Nova de Samuel Delany, ou, plus récent, Abzalon de Pierre Bordage, Omale de Laurent Genefort, Étoiles mourantes d'Ayerdhal et Dunyach... Un "sous-genre" du space opera est le "planet opera" - où l'histoire se passera essentiellement sur une ou plusieurs planètes - dont les grands archétypes sont Tschaï de Jack Vance ou Dune de Frank Herbert.

Hard science
Histoires basées sur des extrapolations scientifiques sérieuses (et parfois rébarbatives), écrites en général par des scientifiques. Le genre qui a "créé" la SF et dure tout au long de son histoire.
Ex : Les Robots d'Asimov (biochimiste et vulgarisateur scientifique), 2001 d'Arthur C. Clarke (astronome, inventeur de la théorie de l'orbite géostationnaire et de "l'ascenseur spatial"), Le Nuage noir de Fred Hoyle (astrophysicien), Un paysage du temps de Gregory Benford (physicien), Voyage de Stephen Baxter (mathémati¬cien) ou... Les Fourmis de Francis Weber !

Speculative
Genre qui se développe dans les années 60 et décrit en général l'évolution des sociétés. Peu d'espace, pas d'ET ni de découvertes scientifiques. Genre majeur jusque dans les années 80. Va de la fin du monde (nucléaire ou écologique) à l'exploration des univers intérieurs, en passant par les voyages temporels ou les chocs de cultures...
Ex : Tous à Zanzibar de John Brunner, tous les romans de James Ballard, Stalker des frères Strougatski (réalisé au cinéma par Andreï Tarkovski), la plupart des romans de Philip K. Dick et de Norman Spinrad...

Fantasy
Le plus ancien genre en SF ! Concerne les épopées, mythes, voyages initiatiques, quêtes, etc, dans un lointain futur, un lointain passé ou un monde "autre", généralement inspiré des légendes et sagas celtiques, nordiques ou orientales, dans une ambiance souvent antique ou médiévale. Genre extrèmement développé aux USA, et très pillé par les jeux de rôles et vidéo.
L'archétype du récit de fantasy : Le cycle du Graal
Exemples : Le Seigneur des Anneaux de J.R.R. Tolkien, texte fondateur du genre, Elric le Nécromancien de Michael Moorcock, Conan de Robert E. Howard et Lyon Sprague de Camp, Le Cycle d'Ambre de Roger Zelazny... ou Arcturus de Gilles Servat ! Actuellement les auteurs sont plutôt féminins (Tanith Lee, Anne McCaffrey, Marion Zimmer Bradley, Lois McMasters Bujold, Corinne Guittaud...)

Cyberpunk
Genre apparu dans les années 80 avec le développement de l'informatique et la "mondialisation" progressive de la société (et la "fracture sociale" que ça a entraîné). Décrit généralement un univers urbain assez déglingué, où l'informatique, les réseaux et la réalité virtuelle tiennent une place majeure dans la vie des gens. Se rapproche souvent du polar par ses ambiances ou ses intrigues.Vision souvent critique, désabusée et/ou négative de la société (d'où "punk")
Exemples : Neuromancien de William Gibson et ses suites, Câblé de Walter Jon Williams, les Synthérétiques de Pat Cadigan, Mozart en verres miroir, anthologie de Bruce Sterling ou... Inner City de JM Ligny.

Polar SF
Genre (ou sous-genre) issu du cyberpunk et du polar (un certain nombre d'auteurs de SF écrivent aussi du polar, et réciproquement), qui a gardé le côté "punk" (monde assez glauque) mais peu ou prou abandonné (ou bien réduit) le côté cyber. En général, thèmes de polar (crime, enquête, détective privé...) dans un univers futuriste ou sur une autre planète
Exemples : Blade Runner et Outland (films), Les racines du mal de Maurice Dantec (paru en Série Noire !), Nicolas Eymerich, inquisiteur de Valerio Evangelisti ("polars" médiévaux teintés de SF et de fantastique - un must !), Station solaire d'Andreas Eschbach, Les Extrêmes de Christopher Priest

Steampunk
Genre qui "réinvente" le passé, généralement le XIXe siècle : Napoléon a gagné à Waterloo (ou perdu à Austerlitz, l'ordinateur a été inventé et marche à la vapeur ("steam" = vapeur), Sherlock Holmes découvre que Jack l'Éventreur est un extraterrestre, la voiture (ou la roue !) n'ont jamais été inventées...
Exemples : Les voies d'Anubis, de Tim Powers (considéré comme texte fondateur du genre), Confessions d'un automate mangeur d'opium de Fabrice Colin, Les biplans de d'Annunzio de Luca Masali, ou l'anthologie Futur Antérieurs de Daniel Riche (bonne introduction au genre)

Fantastique
Genre qui a aussi peu à voir avec la SF que le polar ou... le western, bien que la SF s'en empare parfois (comme elle s'empare de tous les genres littéraires). Mérite

 

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