Les Adverbes d’énonciation

Christian Molinier

Université de Toulouse-Le Mirail

CLLE-ERSS (CNRS)

 

Les Adverbes d’énonciation. Comment les définir et les sous-classifier ?

 

1. Introduction

La distinction Adverbes de phrase vs Adverbes adjoints ou intégrés à la proposition est devenue classique aujourd’hui. Tandis que les seconds portent sur le verbe ou tel ou tel constituant auprès duquel ils jouent le rôle de modifieur, les premiers portent sur la phrase prise globalement, à laquelle ils assignent des commentaires de diverses sortes[1]. Dans l’ensemble des adverbes de phrase, une fois isolés les adverbes conjonctifs –ou connecteurs, qui établissent un lien entre la phrase où ils figurent et une ou des phrases du contexte gauche, il semble légitime de distinguer deux grandes classes d’adverbes, ceux qui concernent l’acte d’énonciation et ceux qui concernent le contenu de l’énoncé. Ainsi, pour R. Quirk et S. Greenbaum (1973 : 242), les premiers, dénommés par ces auteurs « style disjuncts », sont « des adverbes qui véhiculent le commentaire du locuteur sur la forme de ce qu’il dit, définissant en quelque sorte sous quelles conditions il parle », tandis que les seconds, dénommés par ces mêmes auteurs « attitudinal disjuncts », « commentent le contenu de l’énoncé ». Cette nouvelle distinction est à son tour largement admise et la classe des adverbes d’énonciation fait l’objet dans les études spécialisées de définitions proches les unes des autres, du genre de celle de R. Quirk et  S. Greenbaum. Pour C. Guimier (1996 : 154), qui parle à leur propos d’adverbes allocutifs, un tel adverbe est « apte à caractériser l’acte d’allocution ou les partenaires de cet acte, individuellement ou conjointement ». Pour O. Ducrot (1995 : 605), dans le cadre de sa théorie de l’énonciation, plus spécifiquement, un adverbe d’énonciation « qualifie l’énonciation dans laquelle l’énoncé est apparu » et l’auteur ajoute que de tels adverbes « participent à une représentation de l’événement énonciatif à qui ils attribuent tel ou tel caractère ». Cela étant, il est difficile de tracer des limites précises à la classe et de les répartir en sous-classes cohérentes, comme le montre H. NÆlke (1993 : 87 et sq.).

On posera donc simplement et informellement, en nous référant aux formes les plus représentatives de la classe (franchementhonnêtement, concrètement, etc.), que les adverbes d’énonciation servent au locuteur à rendre compte de conditions particulières de la production de l’énoncé et qu’ils constituent une forme de manifestation particulière du locuteur dans l’énoncé.

Nous proposerons ici un inventaire et un classement des adverbes d’énonciation en partant de l’ensemble, préalablement constitué, des adverbes de phrase, et en usant de traits de différenciation par rapport aux classes voisines, pour délimiter notre classe des adverbes d’énonciation.

Par adverbe[2], nous entendons les formes monolexicales traditionnelles (cf.  franchement, honnêtement, etc. ), mais aussi des groupes prépositionnels figés à degrés divers (cf. en toute honnêteté, entre nous, etc. ) ou encore des phrases plus ou moins figées utilisées en incise (cf. autant que je sache, si j’ai bonne mémoire, etc.).

Pour circonscrire la classe, on peut dans un premier temps recourir aux propriétés suivantes, non exclusives l’une de l’autre, qui mettent en évidence la portée de l’adverbe sur le dire du locuteur :

- Possibilité pour l’adverbe d’entrer dans une paraphrase dans laquelle il qualifie un verbe de parole placé dans une phrase supérieure :

Honnêtement, cet homme est dangereux

=            Je te dis honnêtement que cet homme est dangereux

- Présence dans des formes syntaxiquement complexes de substantifs tels que mots, termes,  propos, ou de verbes tels que parler ou dire :

 

(En deux mots + Soit dit entre nous), cet homme est dangereux

- Possibilité de paraphrases mettant en jeu des substantifs tels que mots, termes, propos, ou de verbes tels que parler ou dire :

En clair, cet homme est dangereux

=            En termes clairs, cet homme est dangereux

On isole ainsi essentiellement des adverbes concernant le locuteur en tant que personne morale ou la formulation de l’énoncé par ce même locuteur.

On peut encore comprendre dans la classe des adverbes d’énonciation des formes incluant presque toujours un morphème de première personne dont l’objet est d’indiquer la part d’engagement du locuteur dans l’information qu’il transmet, celle-ci pouvant être le résultat d’un jugement subjectif (cf. à mon avis, à mon sens, à mon sentiment etc. ), être donnée sous toute réserve (cf. autant que je sache, à ma connaissance, sauf erreur de ma part, etc. ), ou être seulement relayé (cf. à ce que j’ai entendu dire, à ce qu’il paraît, etc. ).

Certaines formes, de type reformulatif notamment, cf. en bref, en résumé, en conclusion, etc.,  répondent à la fois à la définition des adverbes conjonctifs - ils établissent un lien avec le contexte gauche, et à la définition des adverbes d’énonciation – ils concernent la formulation de l’énoncé. Dans la mesure où les adverbes conjonctifs sont isolés en priorité dans l’ensemble des adverbes de phrase, ces adverbes relèvent donc des conjonctifs.

Nous étudierons successivement les trois sous-classes majeures qui se dégagent dans l’ensemble des adverbes d’énonciation : les adverbes qui concernent la disposition psychologique ou morale du locuteur vis-à-vis de l’interlocuteur (§2), les adverbes concernant la formulation de l’énoncé (§3), les adverbes concernant la source de l’information (§4).

 

2. Adverbes concernant la disposition psychologique ou morale du locuteur vis-à-vis de l’interlocuteur

 

On peut regrouper ces adverbes selon diverses rubriques sémantiques :

- L’adverbe permet au locuteur d’engager sa franchise, son honnêteté, sa sincérité, autant de qualités premières normalement requises de tout locuteur[3]. Le locuteur se rend ainsi plus persuasif, plus digne de confiance, plus crédible auprès de son interlocuteur, comme le montre l’ajout de l’adverbe à la phrase de base dans l’exemple suivant :

 

(Franchement + Honnêtement + Sincèrement), cet homme est dangereux

Nous avons dans cette rubrique les formes suivantes, en relation syntaxique de paraphrase pour la plupart d’entre elles :

 

franchement, honnêtement, sincèrement, sérieusement

franchement parlant, honnêtement parlant, sincèrement parlant, sérieusement parlant

à franchement parler

en toute (franchise + honnêteté + sincérité)

pour être (franc + honnête + sincère + sérieux)

sans mentir

On notera les traits de figement suivants : seul franchement entre dans la structure à Adj-ment parler, les formes suivantes en effet ne sont pas utilisées :

 

*A (honnêtement + sincèrement + etc. ) parler, je suis déçu

 

Le N = : sérieux n’entre pas dans la structure en tout N :

 

*En tout sérieux, il n’y a pas de temps à perdre

 

Toutes les formes Adj-ment et en tout N sont admises en tant que modifieur de manière d’un verbe (Je lui ai parlé (franchement + en toute franchise) ), mais alors que les formes en –ment utilisées en tant que modifieur d’un verbe admettent les paraphrases de (façon + manière) Adj ainsi  que avec N, ces paraphrases sont exclues pour l’adverbe d’énonciation :

 

*(De manière franche + Avec franchise), elle est à plaindre

On observera que la possibilité d’adjonction du gérondif parlant à la forme en –ment pour former une unité synonyme (franchement = franchement parlant) concerne aussi les adverbes de point de vue ( (Juridiquement = Juridiquement parlant), cet homme est responsable), mais c’est là un trait isolé de la classe des adverbes de point de vue, clairement identifiable par ailleurs et nettement distincte de la classe des adverbes d’énonciation.

L’ensemble de ces formes –à l’exception de celles qui présentent la structure Pour être Adj, sont admises dans une phrase interrogative. Le locuteur demande alors à l’interlocuteur d’engager sa franchise, son honnêteté, etc., dans la réponse à sa question.

Notons pour terminer que la présence de telles formes dans l’énoncé ne garantit pas l’honnêteté, la franchise, etc. du locuteur. Un locuteur peu très bien dire : Sans mentir, vous êtes le phénix des hôtes de ces bois ou Sans mentir, j’ai rarement entendu une interprétation de cette qualité, sans être nécessairement sincère.

- L’adverbe indique que le locuteur s’exprime au nom de la vérité ou de la réalité. C’est le cas pour les trois adverbes suivants :

 

réellement, vraiment, véritablement

 

dans des phrases du type suivant :

 

(Réellement + Vraiment + Véritablement), je ne m’attendais pas à cela

Il convient de distinguer ces adverbes des modaux, qui statuent sur la vérité, le degré de certitude ou d’évidence de la proposition qu’ils accompagnent, et ce d’une façon parfaitement objective :

 

(Nécessairement + Incontestablement + Probablement + De toute évidence + etc. ), le sage est heureux

Contrairement aux modaux, vraiment, réellement et véritablement adverbes d’énonciation sont toujours accompagnés d’une intonation « affective », et ils produisent un effet d’insistance ou d’intensité. Ainsi, à propos de réellement, N. Danjou-Flaux 1982 note « qu’un énoncé avec réellement a plus de force qu’un énoncé sans réellement ».

Vraiment, réellement et véritablement, contrairement aux modaux, sont toujours possibles en tête de phrase interrogative, le locuteur exigeant de son interlocuteur qu’il dise la réalité ou le vrai :

 

(Réellement + Vraiment + Véritablement), est-ce que tu t’attendais à cela ?

 

Comme dans le cas des adverbes d’énonciation précédemment examinés, les paraphrases pour ces adverbes sont lacunaires. En N est admis pour vraiment et véritablement :

 

(En vrai + En vérité), je ne m’attendais pas à cela

mais pas pour réellement. En réalité est un marqueur d’opposition, utilisé en contexte argumentatif, servant à opposer l’apparence et la réalité (cf. N. Danjou-Flaux 1982).

Ces trois adverbes peuvent aussi être des adverbes modifieurs d’un verbe :

 

Ces choses-là ont existé (réellement + vraiment + véritablement)

et les deux premières ont un emploi intensif d’usage courant :

 

Ce vin est (réellement + vraiment) bon

 

- L’adverbe indique le rapport intersubjectif que le locuteur veut instituer avec l’interlocuteur (confidentialité, secret, connivence, …). Nous avons ainsi les adverbes suivants :

 

confidentiellement, en toute confidentialité, en confidence

soit dit entre nous, entre nous soit dit, entre nous

de vous à moi

Exemples :

 

(Confidentiellement + En confidence + Entre nous), ses affaires vont mal

De vous à moi, vous m’avez eu, mon amour (S. Gainsbourg)

 

Ces adverbes, comme ceux des rubriques précédentes, sont admis dans des phrases assertives et dans des phrases interrogatives, et en outre, entre nous, soit dit entre nous, entre nous soit dit, de vous à moi peuvent figurer en phrase injonctive :

 

Entre nous, ne lui fais pas trop confiance

Nous observons encore pour ces adverbes des traits de figement qui leur sont propres et qui ne concernent pas leurs correspondants adverbes de manière. Entre nous adverbe de manière admet la paraphrase exacte entre toi et moi (ou entre vous et moi) :

 

Désormais tout est fini (entre nous + entre toi et moi)

Cela doit rester (entre nous + entre toi et moi)

mais non l’adverbe d’énonciation :

 

*Entre toi et moi, il se trompe

 

En confidence adverbe de manière est synonyme de en secret mais en secret n’existe pas en tant qu’adverbe d’énonciation :

Je te le dis (en confidence + en secret)

*En secret, son affaire va mal

 

- L’adverbe indique une attitude de déférence, de respect (réelle ou ironique), du locuteur vis-à-vis de l’interlocuteur, en fonction des positions sociales respectives :

 

sauf votre respect, sauf le respect que je vous dois

 

Ces formules, aujourd’hui vieillies, permettent au locuteur de s’excuser de sa liberté de ton. D’autres ont pour fonction de ménager la susceptibilité de l’interlocuteur, d’éviter de paraître désobligeant :

 

sans vouloir vous (vexer + offenser + blesser + critiquer + etc.)

ne vous déplaise, ne vous en déplaise

sans (te + vous) commander

Cette dernière accompagne normalement une injonction :

 

Sans te commander, passe moi le tournevis

- Les formules de serment qui ponctuent le discours et sont censées témoigner de la sincérité du locuteur (le locuteur engage son honneur, sa parole, ou prend à témoin une puissance supérieure) peuvent être considérées comme des adverbes d’énonciation. Ces formules sont désuètes, littéraires, ou propres au langage des jeunes, et elles sont en général démotivées  :

 

je te le jure, juré, promis,  promis juré

(je te le jure + E) sur la tête de (mon père + ma mère)

parole d’honneur, ma parole, parole

par (Zeus + Jupiter + Jéhovah)

par la barbe de (Zeus + Jupiter + Jéhovah + etc. ), par ma barbe

etc.

Exemples :

Autant s’établir épicier, ma parole d’honneur ! (G. Flaubert, Madame Bovary)

Tous les enfants de chœur, montrant le poing aux nues / Criaient : Par Jupiter, la noce continue (G. Brassens)

 

Ces formules, généralement chargées d’émotivité, sont proches des interjections et en tant que telles elles reflètent des propriétés de l’énonciation.

 

2. Adverbes exprimant un commentaire du locuteur sur la formulation de l’énoncé

 

Il existe des adverbes qui expriment un commentaire du locuteur sur la formulation de l’énoncé, et dont l’objectif est de faire en sorte que l’énoncé soit bien compris, bien interprété par le destinataire. Nous les regroupons selon leur sens.

- L’adverbe indique que la formulation de l’énoncé présente des propriétés qui le rendent aisément accessible, qui facilitent son interprétation :

 

concrètement, objectivement, simplement, clairement

en termes (concrets + objectifs + simples + clairs)

en clair

On observera que en clair est seul de son espèce (cf.* en concret, *en objectif, *en simple) et qu’il ne connaît pas l’emploi adverbe de manière, comme clairement :

 

Je lui ai parlé (clairement + *en clair)

 

Clairement, d’un usage récent en tant qu’adverbe d’énonciation, semble se répandre:

 

Clairement, nos finances sont en déficit

 

Tous ces adverbes sont admis dans des phrases assertives, interrogatives et injonctives.

 

- L’adverbe indique que la formulation de l’énoncé vise à l’exactitude ou à l’essentiel, quitte à être réductrice. C’est le cas des formes ci-dessous :

 

à (strictement + proprement) parler

pour aller à l’essentiel

pour dire les choses comme elles sont

Les formes suivantes sont un commentaire métalinguistique indiquant comment interpréter l’énoncé ou une partie de l’énoncé :

 

stricto sensu, au  sens strict, au sens large, dans le vrai sens du (mot + terme), au vrai sens du (mot + terme)

 

Exemple :

 

C’est au vrai sens du mot un hypocrite

- L’adverbe indique à l’inverse que la formulation de l’énoncé est approximative et insatisfaisante. Le locuteur le signale à son interlocuteur afin de prévenir une mauvaise interprétation :

 

en quelque (sorte + façon + manière)

en gros, grosso modo, pour ainsi dire

entre guillemets, comme qui dirait

 

Les deux dernières formes, clairement métalinguistiques, portent en général sur un mot ou une expression que le locuteur veut détacher du contexte pour diverses raisons. L’ensemble de ces formes signale des problèmes d’adéquation entre la pensée et sa formulation.

 

- L’adverbe indique que la formulation de l’énoncé relève d’un style particulier ou du style particulier du locuteur, qui demande à son interlocuteur d’en tenir compte et de l’accepter :

 

si j’ose ainsi m’exprimer

si je puis ainsi m’exprimer

si vous me passez (le mot + l’expression + etc. ), passez moi(le mot + l’expression)

comme on dit (chez nous + dans le patois de chez nous + à  Marseille + etc. )

 

3. Adverbes concernant la source de l’information

 

Les adverbes concernant la source de l’information font intervenir l’énonciateur en tant que garant de cette information. Celui-ci intervient en effet pour marquer son adhésion plus ou moins grande à l’information qu’il communique, pour marquer au contraire une distance prudente avec cette information, ou pour signifier qu’il relaie simplement une information. Ces adverbes constituent généralement un chapitre à part de la grammaire, sous le nom d’adverbes  médiatifs ou évidentiels. Nous nous contenterons donc de les évoquer brièvement.

 

3.1. Les adverbes de conviction personnelle

 

On peut regrouper sous cette étiquette les adverbes suivants :

à mon avis, à mon sens, à mon sentiment, à mes yeux, à mon point de vue, de mon point de vue, d’après moi, selon moi, pour moi

Ces adverbes présentent une grande homogénéité de structure. Ce sont des groupes nominaux préposionnels où le GN est soit le pronom personnel de première personne, soit un N accompagné du déterminant possessif de première personne. Ces adverbes indiquent que le locuteur présente un point de vue subjectif, parle en son nom propre, émet un jugement conforme à son univers de croyances. Ce faisant, celui-ci admet que d’autres visions des choses sont possibles, que son point de vue peut ne pas être partagé ou peut même être contredit. Une propriété caractéristique de ces adverbes est qu’ils refusent la cooccurrence avec un verbe d’opinion tel que croire ou penser (*A mon avis, je crois qu’il va pleuvoir), ce qui prouve la proximité de leur fonction sémantique.

L’ensemble de ces formes sont incompatibles avec la formulation de sensations, d’affects, d’impressions du locuteur, pour lesquels celui-ci est seul juge de l’existence et de la réalité  (cf. A. Berrendonner 1981,  D. Coltier et P. Dendale 2004) :

 

*(A mon avis + Selon moi + Pour moi), j’ai mal à la tête

*(A mon avis + Selon moi + Pour moi), je suis mélancolique

vs               (A mon avis + Selon moi + Pour moi), j’ai la grippe

A l’inverse, le jugement émis doit pouvoir être discuté et confronté à des jugements différents, à des normes, à des critères objectifs. C’est ainsi que l’on peut expliquer l’opposition d’acceptabilité entre les membres de chacun des couples suivants :

 

? (A mon avis + Selon moi + Pour moi), ce film est long

(A mon avis + Selon moi + Pour moi), ce film est trop long

? (A mon avis + Selon moi + Pour moi), ce film est ennuyeux

(A mon avis + Selon moi + Pour moi), ce film est raté

Il convient enfin de noter que ces adverbes peuvent jouer une fonction pragmatique d’atténuation (cf. A. Borillo 2004). En mentionnant la subjectivité de son propos, le locuteur en relativise la portée, le rend moins catégorique, se ménage une position de repli si celui-ci est démenti. Il peut même signaler explicitement la possibilité d’un démenti (Selon moi, c’est une angine de poitrine, mais je peux me tromper) .

 

3.2. Les adverbes distanciatifs

 

Les adverbes suivants :

autant que je sache, pour autant que je sache

à ma connaissance

si j’ai bonne mémoire, si ma mémoire est bonne, si je me souviens bien, si je ne me trompe pas, si je ne m’abuse

sauf erreur de ma part

permettent au locuteur de prendre une certaine distance vis-à-vis de ce qu’il dit. Il ne garantit pas l’authenticité parfaite de ce qu’il dit (son information peut être incomplète, sa mémoire défaillante, son jugement incertain).

Toutes ces formes incluent un morphème de première personne (elles n’ont pas de correspondant avec un morphème de troisième personne : ?autant qu’ (on + il) le sache, ? à la connaissance (de mon voisin + générale) ne semblent pas attestés), elles accompagnent des phrases assertives décrivant des faits que le locuteur ne peut garantir, mais non de simples conjectures ou des vues de l’esprit, comme c’est le cas avec la classe précédente (à mon avis, selon moi …) :

 

Vous êtes très féru de Bergotte, si je me souviens bien. (Marcel Proust, Du côté des Guermantes)

Mais Docteur, nous avons déjà travaillé ensemble, si ma mémoire est bonne ? (Alain Robbe-Grillet, Les gommes)

 

N.B. Le second exemple présenté ci-dessus ne peut-être considéré comme une phrase interrogative. C’est une assertion pour laquelle le locuteur demande confirmation.

Cependant, ces formes partagent avec celles de la classe précédente la fonction pragmatique d’atténuation, en soulignant les limites du savoir (cf. l’adverbe autant dans autant que je sache) ou de la connaissance (cette dernière pouvant être le fait d’un seul individu : le locuteur), la possibilité de défaillance mémorielle ou d’erreur.

Ces adverbes sont utilisés essentiellement en situation de dialogue. Cependant, à ma connaissance semble possible en style indirect libre, l’énoncé étant alors la représentation de la parole ou de la pensée d’un personnage de la narration (le narrateur ou un tiers) : J’étais stupéfait. A ma connaissance, Luc n’avait jamais eu de démêlés avec la justice / Max était stupéfait. A sa connaissance, Luc n’avait jamais eu de démêlés avec la justice). Mais tel n’est pas le cas pour autant que je sache, pour autant que je sache, si ma mémoire est bonne, si je me souviens bien, si je ne m’abuse, etc., qui sont impossibles en dehors d’un dialogue.

 

3.3. Les adverbes d’emprunt à une source extérieure

 

Les formes suivantes :

à ce que j’ai entendu dire, à ce qu’on (dit + raconte), aux dernières nouvelles, à ce qu’il paraît

de source (sûre + bien informée + diplomatique + etc. ), selon une source (sûre + bien informée + etc. ), selon les propres termes de N

à en croire N, si l’on en croit N

aux dires de N, d’après N, selon N

servent au locuteur à attribuer une information à une source extérieure, information que le locuteur ne met pas en cause mais qu’il ne s’approprie pas non plus.

L’ensemble de ces formes peut être décrit au moyen des notions de source, d’inférence (présente ou absente), i.e. création de l’information à partir de données, et de position du locuteur par rapport à l’information, comme l’a montré Ch. Marque-Pucheu 1999 dont nous suivons l’analyse.

La source peut consister en un Nhum dont le locuteur rapporte les paroles avec plus ou moins de fidélité (selon les propres paroles de Luc, à en croire Luc, d’après Luc, selon Luc, etc.), en une voix impersonnelle - le « on » de la rumeur publique (à ce que j’ai entendu dire, à ce qu’il paraît, etc.) ou encore en une production documentaire (selon les archives départementales, selon les statistiques, d’après de vieilles inscriptions, etc.).

L’inférence consiste en la création de l’information à partir de l’examen de données de diverses sortes. L’inférence peut être le fait du locuteur (qui interprète des données), comme vraisemblablement dans l’exemple : Selon les dernières statistiques de la chambre des notaires, la reprise de l’immobilier se confirme. Dans ce cas, il n’y a pas de discours rapporté, donc pas d’emprunt et la question de la position du locuteur n’est pas pertinente (En me fondant sur le dernières statistiques de la chambre des notaires, je pense et dis que P). Mais il peut y avoir ambiguïté et l’inférence peut être le fait de la source ou le fait du locuteur, comme dans : D’après l’enquête de la direction du tourisme, le nombre des vacanciers français stagne. L’assertion Le nombre des vacanciers stagne peut être attribuée à la direction du tourisme, et dans ce cas il y a emprunt, ou bien au locuteur, qui l’émet en se basant sur l’enquête de la direction du tourisme.

La question de la position du locuteur par rapport au crédit qu’il convient d’apporter à l’information se pose essentiellement avec les formes incluant un Nhum. En effet, dans des expressions du type aux dernières nouvelles, à ce que j’ai entendu dire, le locuteur ne prend nullement parti. Avec selon Nhum, d’après Nhum, le locuteur paraît proche de l’adhésion, mais il peut aussi expliciter sa position, d’adhésion ou de rejet : Selon le porte-parole du gouvernement, les rebelles ont été maîtrisés, ce qui est sans doute (vrai + faux).

3.4.  Adverbes d’individuation

Les adverbes suivants :

 

Personnellement, en ce qui me concerne, pour ma part

 

peuvent être désignés sous l’étiquette d’adverbes d’individuation, en entendant par ce terme « la distinction d’un individu des autres de la même espèce ou d’un groupe, de la société dont il fait partie ; le fait d’exister en tant qu’individu » (T.L.F.). A cette fonction d’individuation d’un actant humain(le sujet en général), s’ajoute une fonction de thématisation.

L’adverbe personnellement considéré ici[4] (à distinguer de l’adverbe de manière personnellement, cf. : Jean joue (très personnellement + de manière très personnelle) ce concerto, et de l’adverbe personnellement focalisateur, cf. : Jean a rencontré le ministre (personnellement + en personne) accompagne nécessairement un actant humain de première personne, sujet dans le cas le plus général :

 

Personnellement, je n’ai jamais fait cela

 

mais sujet ou objet dans le cas des verbes psychologiques, personnellement portant nécessairement sur l’actant « lieu psychologique » :

 

Personnellement, j’aime beaucoup Léa

vs            *Personnellement, Léa m’aime beaucoup

Personnellement, Léa me plaît beaucoup

vs            *Personnellement, je plais beaucoup à Léa

 

Notons qu’en style indirect libre, personnellement peut porter sur un actant de troisième personne, le « il » étant une transposition du « je » du discours :

 

Jean parla de lui. Personnellement, il aimait beaucoup Léa

 

En ce qui me concerne et pour ma part ont des emplois analogues à ceux de personnellement et lui sont toujours substituables. Cependant la structure de ces deux formes est susceptible d’accueillir des morphèmes autres que de première personne. L’adverbe ainsi formé a alors essentiellement une fonction de thématisation et se distingue nettement des adverbes d’individuation. Ainsi, dans le cas de la structure en ce qui concerne N, N peut être un Nhum (groupe nominal ou pronom) (En ce qui concerne Luc, il nie tout ; En ce qui le concerne, Luc nie tout), ou un N-hum (groupe nominal) (En ce qui concerne la maison, elle est  vendre, *En ce qui la concerne, la maison est à vendre). Dans le cas de la structure Pour Poss part, Poss est nécessairement un adjectif possessif humain, et Poss ne peut être associé à une forme nominale (Pour sa part, Luc nie tout ; *Pour la part de Luc, il nie tout).

Personnellement, en ce qui me concerne et pour ma part accompagnent souvent des verbes d’opinion ou de jugement (penser, croire, considérer, estimer, etc.). Le locuteur se démarque ainsi d’autres individus pour dire ce qu’il pense, ce qu’il croit, ce qu’il sait (Personnellement, je pense qu’il a tort). On peut alors rapprocher le groupe formé par l’adverbe et le verbe d’adverbes tels que à mon avis, selon moi, d’après moi (A mon avis, il a tort).

 

5. Conclusion

 

La classe des adverbes d’énonciation, telle que nous la délimitons, se fonde sur une subdivision hiérarchique de l’ensemble des adverbes de phrase, préalablement constitué. Dans ce premier ensemble, on isole d’abord les adverbes conjonctifs - ou connecteurs, qui réfèrent explicitement au contexte gauche (cf. : en outre, en effet, à ce propos, etc.), et dans l’ensemble restant, on distingue deux ensembles : les adverbes concernant l’énonciation (cf. : franchement, honnêtement, entre nous, etc.) et les adverbes concernant le contenu de l’énoncé (cf. : curieusement, incontestablement, nécessairement, habituellement, etc.). Nous avons signalé la proximité de certains adverbes d’énonciation avec ceux d’autres classes d’adverbes (les reformulatifs, les évaluatifs, les modaux), ou avec certains membres d’autres classes de morphèmes (les interjections, les exclamations).

Dans la classe des adverbes d’énonciation, nous avons distingué trois sous-ensembles: l’ensemble des adverbes indiquant la disposition psychologique ou morale du locuteur vis-à-vis de l’interlocuteur (cf. : franchement, confidentiellement, de vous à moi, etc.), l’ensemble des adverbes spécifiant la formulation  adoptée par le locuteur (cf. : concrètement, simplement, à strictement parler, etc. ) et l’ensemble des adverbes indiquant la position du locuteur par rapport à l’information qu’il transmet (cf. : à mon avis, à mon sens, autant que je sache, personnellement, etc.). Les principaux membres de chacun de ces trois sous-ensembles ont été énumérés et brièvement décrits.

Dans la description de ces formes, nous avons fait apparaître des propriétés de structure propres à cette classe d’adverbes, en relation pour la plupart d’entre elles avec l’usage de morphèmes de première personne. Rappelons tout d’abord que si les formes en –ment en usage comme adverbes d’énonciation (cf. : franchement, honnêtement, etc. ) sont aussi en usage comme adverbes de manière, les formes paraphrastiques associées à l’adverbe de manière : de (façon + manière) Adj et avec N sont exclues comme adverbes d’énonciation (cf. : (*Franchement + D’une manière franche), tu me déçois). Rappelons encore que si entre nous modifieur d’un verbe admet la paraphrase entre toi et moi (ou entre vous et moi), entre nous adverbe d’énonciation exclut cette paraphrase (cf. : (Entre nous + *Entre toi et moi), ce livre est mauvais ). Nous avons vu également qu’une série de formes ont une structure qui accueille des   morphèmes de première personne (et éventuellement de deuxième personne) à l’exclusion de morphèmes de troisième personne (cf. : à ma connaissance, si ma mémoire est bonne, si je ne m’abuse, autant que je sache, etc.) ou ne sont compatibles qu’en cooccurrence avec des morphèmes de première personne (cf. : personnellement). Enfin, lorsqu’une même structure accueille aussi bien un morphème de première personne  qu’un morphème de troisième personne, les formes qui incluent un morphème de première personne ont des propriétés syntaxiques et sémantiques qui les situent à part et font qu’elles relèvent seules des adverbes d’énonciation. Ce sont là des particularités qui caractérisent la classe et dont l’explication relève de l’énonciation.

 

Références

 

Borillo, A. 2004. Les « adverbes d’opinion forte » selon moi, à mes yeux, à mon avis, … : point de vue subjectif et effet d’atténuation, Langue française, N° 142, Paris : Larousse.

Berrendonner, A. 1981. Eléments de linguistique pragmatique, Paris : Editions de Minuit.

Coltier, D. ; Dendale, P. 2004. La modalisation du discours de soi : éléments de description sémantique des expressions pour moi, selon moi et à mon avis, Langue française, N° 142, Paris : Larousse.

Danjou-Flaux, N. 1982. Réellement et en réalité : données lexicographiques et description sémantique, Lexique1, Lille : Presses Universitaires de Lille.

Ducrot, O. ; Schaeffer, J.-M. 1995. Nouveau dictionnaire encyclopédique des sciences du langage, Paris : Editions du Seuil.

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[1] Pour isoler l’ensemble des adverbes de phrases, on peut se fonder conjointement sur la propriété de rejet de l’extraction dans C’est … que – qui indique qu’un constituant n’est pas sous la dépendance  du verbe, et sur la propriété d’admission en position détachée en tête de phrase positive ou négative – qui indique la portée sur la phrase entière (Ch. Molinier et F. Levrier 2000). Ainsi, Au fondFranchement ou Apparemment sont des adverbes de phrase dans les phrases suivantes :

 (Au fond + Franchement + Apparemment), cet homme est dangereux

 puisque l’on a :

 *C’est (au fond + franchement + apparemment) que cet homme est dangereux

(Au fond + Franchement + Apparemment), cet homme (n’) est (pas) dangereux.

[2] Cf. la notion d’adverbe généralisé de M. Gross 1990.

[3] Cela apparaît clairement par le fait qu’un adverbe de manière du type de fourbement (Il a parlé fourbement) est inconcevable en tant qu’adverbe d’énonciation.

[4] Pour une étude plus complète de personnellement, cf. Ch. Molinier 2003.

 

Source : http://www.igm.univ-mlv.fr


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