La vulgarisation scientifique à la télévision

Le problème des émissions de vulgarisation scientifique à la télévision est revenu depuis peu sur le devant de la scène. Et de nouveau, on s’interroge. Au premier degré: la télévision est-elle un média adapté ? Peut-elle l’être ? Mais aussi au second degré : quel est le véritable enjeu de la vulgarisation : transmettre du savoir ou transmettre une certaine image de la science ? Le sujet a été très peu étudié, non seulement en France, mais aussi à l’étranger. D’où l’intérêt de l’enquête réalisée par trois chercheurs du CNRS (Laboratoire Communication et politique) et de l’Université Paris 8 (Centre de recherche sur les médias et Groupe de recherche sur l’apprentissage et les médias éducatifs) auprès des trois principaux intéressés : le public, les scientifiques et les professionnels de la télévision.

A la télévision française, les émissions de vulgarisation scientifique sont une sorte de serpent de mer. Après une brève apparition en 1982-1983, elles avaient disparu du PAF (paysage audiovisuel français). Depuis 1992, il est à nouveau question de la vulgarisation scientifique dans le milieu télévisuel, de nouvelles émissions sont programmées, qui font appel aux nouvelles formes d’écriture télévisuelle apparues entre temps. Trois chercheurs du CNRS (Suzanne de Cheveigné, Laboratoire Communication et politique) et de l’Université Paris 8 (Eliséo Véron, Centre de recherche sur les médias et Geneviève Jacquinot, Groupe de recherche sur l’apprentissage et les médias éducatifs) ont mené une recherche qui prend, à dix ans de distance, le relais de la première investigation menée en France sur le sujet (à la demande du ministère de la Culture) (1).

Cette étude a été menée auprès de trois groupes différents, représentant le grand public (adultes et enfants), les scientifiques et les professionnels de la télévision. Elle a pris la forme d’entretiens approfondis, individuels ou en petits groupes, accompagnés d’extraits d’émissions(2). Les questions ont porté sur la science, la télévision comme source de savoir, les formes télévisuelles pratiquées. Des typologies de lecture ont été ainsi définies :

Les téléspectateurs adultes

Leur opinion est fonction de deux facteurs principaux : leur attitude vis-à-vis de la télévision et vis-à-vis de l’acquisition du savoir. On peut distinguer plusieurs lectures de ces émissions :

• les «intellectuels» : pour eux, la télévision n’est pas un média adapté à la vulgarisation. Du moins pour ce qui les concerne, car ils admettent qu’elle puisse l’être pour «les autres». Le journaliste n’a pour eux qu’un rôle technique de pourvoyeur d’images, d’organisateur de débats ;

• les «exclus» : eux aussi considèrent que la télévision n’est pas à même de faire de la vulgarisation. Mais c’est parce que, à la différence des premiers, ils n’ont qu’une faible confiance dans leur capacité d’apprendre et pensent que le monde scientifique est inaccessible ;

• les «bénéficiaires» : c’est le groupe le plus favorable. Ils ont souvent un bagage culturel faible et pensent que la vulgarisation peut leur apporter des connaissances qu’ils sont désireux d’acquérir. Le journaliste est pour eux un médiateur, un auxiliaire essentiel. Le monde de la science leur apparaît comme lointain et distant. Ils souhaitent s’en rapprocher, mais leur demande d’information porte plutôt sur des sujets concrets, de préférence aux interro-gations de type philosophique. On peut distinguer parmi eux un sous-groupe, celui des «bénéficiaires déçus», qui ne se rencontrent pas dans l’enquête de 1985, et qui sont plus critiques, notamment en ce qui concerne la place et le travail des journalistes (3) ;

• Les «intimistes» pensent que la télévision peut faire de la vulgarisation, mais sont plus critiques et plus passifs. Leur demande est plus une demande de rencontre avec les scientifiques qu’une demande d’acquisition de savoir, qu’ils jugent difficile, d’autant qu’ils refusent d’être mis en situation scolaire, l’expérience scolaire évoquant pour eux des souvenirs douloureux. L’intimiste demande à la science de résoudre les problèmes de l’humanité.

Chez les enfants de 11 à 13 ans, on retrouve à peu de chose près les mêmes profils, mais en gestation. Dans l’ensemble, les enfants interviewés manifestent une perception et une compréhension remarquable des dispositifs télévisuels. D’autre part on ne trouve pas de différence particulière entre filles et garçons. Une différence se dégage selon la catégorie professionnelle: les enfants de milieux moins favorisés ont une moins grande facilité à exprimer leurs impressions et leurs opinons (4).

Au total, on constate donc qu’il n’y a pas un «grand public» homogène, mais des opinions et des attitudes assez diversifiées chez les téléspectateurs.

Les scientifiques

Il s’agit de chercheurs en sciences «dures». Interrogés en groupes, ils sont très critiques de la télévision et la relation entre scientifiques et journalistes est décrite comme très conflictuelle.En entretiens individuels, trois attitudes se dégagent.

Pour les uns, la vulgarisation est possible, le public parfaitement apte à comprendre les résultats scientifiques, il suffit de les lui montrer.L'intervention du journaliste est légitime - mais uniquement pour montrer.Par contre, les chercheurs qui participent aux extraits montrés sont violemment critiqués : il faudrait transmettre le savoir, mais sans le support humain du scientifique.C'est une approche qui peut satisfaire le «bénéficiaire».

D'autres pensent qu'il faut transmettre non pas les résultats de la science mais la démarche du scientifique, ses efforts, son travail.Les résultats concrets passent au second plan.Ils sont très conscients des difficultés que ressent le public.Ils n'ont pas résolu la question de savoir qui, d'eux-mêmes ou des journalistes, devrait parler, conscients qu'ils sont de leur manque de préparation à la tâche.S'ils paraissent eux-mêmes dans des émissions, ils répondront à la demande de «l'intimiste».

Quelques scientifiques enfin pensent que l'on doit rassurer le public qui, selon eux, trouve la science effrayante et dangereuse.

Pour les scientifiques, le problème paraît donc être moins celui de la transmission de connaissances que celui de la légitimité du discours vulgarisateur et celui de l’image qu’il doit donner de la science et des scientifiques.

Les professionnels de la télévision

Plus proches du sujet, ils ont eu l’occasion d’élaborer une réflexion plus personnelle. Aussi leurs points de vue sont-ils plus diversifiés.

Certains croient la vulgarisation possible et nécessaire, grâce à l'image. Mais elle est difficile à réaliser. Selon eux, elle se prête mal aux émissions de plateau et aux débats, qui donnent trop d’importance au médiateur. Ils préfèrent que celui-ci soit plus effacé, de manière à permettre un lien plus direct entre la science et le téléspectateur. Leur attitude converge avec celle de «l'intimiste» ou de «l'intellectuel».

Certains sont sceptiques - et ce d’autant plus qu’ils sont plus proches de la télévision grand public. Pour eux, la télévision est un mauvais vecteur de vulgarisation : parce qu’elle est plus propre à susciter de l’émotion et de la curiosité qu’à transmettre de l’information, et d’autre part parce qu’elle privilégie l’image, qui séduit davantage qu’elle n’explique.

Cette étude souligne que la vulgarisation scientifique est un lieu de rencontre de logiques fort différentes. L’enjeu apparaît moins comme un problème de transmission et d’acquisition de savoir que comme un problème de relation entre la science et la société, les scientifiques et la société. Une meilleure connaissance des différents points de vue peut contribuer à faciliter la rencontre entre les publics, les scientifiques et les professionnels.

Référence : La Science médiatisée. Formes et lectures de la vulgarisation scientifique à la télévision. Responsables scientifiques : Suzanne de Cheveigné, Laboratoire Communication et politique, CNRS ; Eliséo Véron, Centre de recherche sur les médias, Université Paris 8 ; Geneviève Jacquinot, Groupe de recherche sur l’apprentissage et les médias éducatifs, Université Paris 8. (148 pages). Recherche financée par la Délégation à l’information scientifique et technique du ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, et par le Programme Communication du Centre national de la recherche scientifique.

Source : http://www.cnrs.fr

Commentaires (1)

nadahammoud
  • 1. nadahammoud | 16/03/2011

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