Au delà des langues

          Le problème, voyez-vous, c’est que les langues ne sont pas seulement des langues ; ce sont aussi des world views, c’est-à-dire des façons de voir et de comprendre le monde. Il y a de l’intraduisible là-dedans... Et si vous avez plus d’une world view... vous n’en avez, d’une certaine façon, aucune.

Enfin. J’ai poursuivi, cahin-caha*, et ça a fini par marcher, je ne suis pas en train de me plaindre, j’ai maintenant ma niche de part et d’autre de l’Atlantique. (À ma surprise d’ailleurs, les livres que je considérais comme « très français » ont suscité de l’intérêt au Canada et, inversement, mon roman sur les cow-boys et les Indiens a mieux marché en France : comme quoi il ne faut jamais sous-estimer le pouvoir de l’exotisme !). Le plus grand vertige, en fait, s’empare de moi au moment où, ayant traduit un de mes propres textes –dans un sens ou dans l’autre – je me rends compte, ébahie : jamais je n’aurais écrit cela dans l’autre langue ! 

Et si je disposais d’une troisième langue – le chinois par exemple - cela impliquerait-il un troisième imaginaire, un troisième style, une troisième façon de rêver ? 

                                                                     Nancy Huston, Nord perdu, 1999

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