Pourtant, après chaque accident impliquant un requin, certains réclament leur élimination. Cette demande nous interpelle tous. Car, au-delà de la question de l’extermination des requins, elle nous interroge sur le monde dans lequel nous voulons vivre et sur les hommes que nous voulons être. Souhaitons-nous vivre dans un monde aseptisé ? Souhaitons-nous un océan-piscine pour y consommer nos loisirs nautiques ? Ou souhaitons-nous vivre responsables, et donc libres, dans un monde dont la richesse est précisément son irréductibilité, sa diversité, son imprévisibilité ?

A La Réunion, il aura suffi de trois accidents, dramatiques pour les victimes et leurs proches, pour que soit demandée l’élimination des requins et pour que la réserve naturelle marine soit remise en cause. Le 8 août, le siège de cette réserve était la cible de manifestants. Soufflant sur ces braises, le député-maire Thierry Robert lançait, le 12 août, une pétition qui considérait que «la réserve marine constitue une sorte de "garde-manger" géant pour les requins» et réclamait la remise en cause de son périmètre et de sa réglementation, autrement dit son existence…

La réserve naturelle marine de La Réunion a été créée en 2007 pour reconstituer et préserver le patrimoine marin réunionnais. Partout dans le monde, les réserves marines, dans lesquelles les activités nautiques sont réglementées, ont prouvé qu’elles parvenaient à restaurer la diversité et l’abondance des peuplements marins. Les réserves de Port-Cros (Var) et de Scandola (Haute-Corse) en Méditerranée, et bien d’autres dans le monde, en sont des exemples éblouissants. Mieux, ces réserves essaiment autour d’elles le «trop plein» qu’elles produisent. On sait que 20% de la pêche mauritanienne vient de la réserve marine du Banc d’Arguin. Cet «effet réserve» a été bien compris. A l’issue de la conférence des Nations unies sur le développement durable Rio + 20, en juin, nos dirigeants ont réaffirmé l’objectif de protéger 10% des zones marines et côtières. En France, la stratégie pour la création et la gestion des aires marines protégées, adoptée en avril, double cet objectif mondial. Sur l’île de La Réunion, la réserve participe à cet effort global.

Plus de 23 millions de sportifs pratiquent le surf, activité magnifique mais dangereuse, et les requins n’y sont pour rien : 60% des blessures sont infligées par la planche elle-même, 17% sont dues aux collisions entre surfeurs et 13% au choc contre des rochers ou des coraux. Mais l’accident le plus grave, mortel, est la noyade, qui frappe même les surfeurs les plus expérimentés. Ainsi ont disparu Mark Foo, Donnie Solomon, Todd Chesser, Jay Moriarity et Malik Joyeux. Les vagues monstrueuses qu’ils affrontaient laissent penser que leur bonheur venait justement de ce que, conscients et responsables, ils assumaient les risques de leur pratique talentueuse. Ayant appris la mer, ses vagues et ses courants, ils assumaient, en adulte, les risques inhérents à toute activité en milieu hostile. Ils exprimaient ainsi leur liberté.

Pour prévenir les très rares morsures de requins (moins d’une centaine par an), doit-on les éliminer et détruire leur habitat ? Ou doit-on apprendre que, lorsqu’ils chassent le soir et à l’aube, en eau trouble, les requins peuvent confondre le surfeur avec une proie ? Le marin reste au port lorsqu’il y a un avis de tempête, pourquoi le surfeur ne renoncerait-il pas à se mettre à l’eau quand les circonstances ne s’y prêtent pas ? Pourquoi, contrairement aux alpinistes, aux spéléologues, aux plongeurs, les surfeurs seraient-ils dispensés de connaître et de respecter le milieu dans lequel ils exercent leur talent ?

Dans son immense majorité, la communauté des surfeurs souhaite un océan préservé, avec ses risques imprévisibles. Née en 1984 en Californie, l’association Surfrider Foundation, symbole de ces générations de surfeurs qui se sont engagés pour la protection des océans, reste d’ailleurs bien prudente face aux réactions parfois violentes de certains Réunionnais.

Quant à la pêche punitive des requins «coupables d’agressions», peut-elle être efficace ? Pratiquées dans d’autres régions du monde, ces pêches ont toujours été vaines. En revanche, combien de captures inutiles, renforçant le grand massacre des requins pour leurs ailerons qui menace d’extinction la plupart des espèces ! Ceux qui pensent que les requins «ne servent à rien» se trompent : la vie n’est pas une collection d’espèces juxtaposées et indépendantes, la vie est «relations». Les liens étroits qui unissent les individus d’un écosystème font que la suppression de l’un d’eux déstabilise l’ensemble. Prédateur supérieur, le requin est indispensable au fragile équilibre des écosystèmes marins. On sait, par exemple, que l’effondrement des pêcheries de palourdes nord-américaines, qui mit au chômage des centaines de pêcheurs, est dû à la surpêche des requins… La disparition des squales a entraîné la prolifération de leurs proies, les raies, elles-mêmes grandes consommatrices des coquillages recherchés par les pêcheurs. C’est la raison pour laquelle la Commission européenne a adopté, en 2009, un plan d’action pour la protection des requins et que des initiatives similaires se développent à travers le monde. Les Palau, les Bahamas, les Maldives ou le Honduras ont d’ores et déjà prohibé toute pêche au requin, conscients de son importance pour le milieu marin. Et puis, est-il vraiment nécessaire de savoir «à quoi servent» les créatures vivantes pour les préserver ? Car, si nous devions entrer dans un monde où seuls l’utile et le rentable étaient conservés, que garderions-nous ?

En revanche, si nous savons faire une place au requin, au loup, au tigre, au gorille et à l’éléphant, à tous les animaux encombrants, à tous ceux qui sont insignifiants, à tous ceux dont nous ignorons jusqu’à l’existence, alors nous saurons aussi respecter chacun d’entre nous dans sa différence.

 
Source: www.liberation.fr