Progrès et liberté

Certes, nous pouvons railler les illusions du siècle des Lumières et du siècle bourgeois capitaliste ; nous pouvons répéter que notre industrie aboutit à l'enlaidissement de la nature et de l'espèce, notre science à la bombe atomique, nos révolutions à l'État totalitaire ; que le progrès n'est donc nullement fatal : qu'il n'est plus même un idéal européen, mais bien russe et américain, et tout cela semble bien vrai. Mais il n'est pas moins vrai que l'horizon d'un progrès toujours possible reste vital pour l'homme européen ; et que nos vies perdraient leur sens si vraiment nous cessions de croire qu'un lendemain plus vaste et plus libre reste ouvert. De plus, il serait faux de penser que notre idée européenne du progrès ait vraiment émigré en Russie ou en Amérique. Ce qu'on appelle "progrès", dans ces empires de masses, diffère profondément de notre idéal.

 

Denis de Rougemont - Lettre ouverte aux Européens, 1970

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