Ernst Jünger, Orages d'acier

A dix heures, un homme de liaison nous transmit l'ordre de nous mettre en route pour la première ligne. Un animal sauvage qu'on traîne hors de sa tanière, un marin qui voit s'abîmer sous ses pieds la planche de salut, doivent ressentir à peu près ce que nous éprouvâmes quand nous dûmes dire adieu à l'abri sûr et tiède pour sortir dans la nuit inhospitalière.

L'agitation y régnait déjà. Nous courûmes à travers la tranchée Félix sous un tir vif de shrapnells et parvînmes sans pertes à l'avant. Tandis que nous serpentions en bas, à travers les tranchées, l'artillerie roulait déjà sur des passerelles au-dessus de nos têtes, pour aller se mettre en position. Le régiment, dont nous devions constituer le bataillon de pointe, avait reçu un secteur extrêmement étroit. Tous les abris furent combles en un clin d'œil. Les isolés se creusèrent des trous dans les berges de la tranchée, afin de se protéger en quelque mesure du feu d'artillerie qui précéderait l'assaut. Après de longues palabres, chacun finit par trouver sa petite place. Quand nous eûmes pour la dernière fois vérifié la concordance de nos montres, nous nous serrâmes la main et nous séparâmes.

Je m'assis sur un escalier d'abri à côté de mes deux officiers, pour attendre l'heure H, cinq heures cinq, où devait commencer la préparation d'artillerie. Le moral s'était un peu éclairci, car la pluie avait cessé et la nuit étoilée promettait un matin sec. Nous passâmes notre temps à fumer et à bavarder. On déjeuna à trois heures, et on se tendit les gourdes à la ronde.

L'aiguille avançait toujours ; nous comptions les dernières minutes. Enfin, elle atteignit cinq heures cinq. L'ouragan éclata.

Un rideau flamboyant monta en l'air, suivi d'un rugissement soudain, tel que nous n'en avions jamais entendu. Un tonnerre à rendre fou, qui engloutissait dans son roulement jusqu'aux coups de départ des plus grosses pièces, fit trembler le sol. Le grondement mortel des innombrables canons, derrière nous, était si terrible que même les pires batailles que nous avions subies nous semblaient en comparaison un jeu d'enfant. Ce que nous n'avions osé espérer se produisit: l'artillerie ennemie se tut; elle avait été annihilée d'un seul coup gigantesque. Nous ne tînmes plus dans nos abris: debout sur les défenses, nous contemplâmes, éberlués, le mur de feu haut comme une tour, dressé sur les tranchées, et qui se voilait de nuées ondoyantes, rouges comme du sang.

 

Ernst Jünger, Orages d'acier

 

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