UN DÉSIR PULSIONNEL DE COMMUNICATION.

UN DÉSIR PULSIONNEL DE COMMUNICATION.

 

Ça communique avec L’Autre.

 

Heidegger se posait la question vertigineuse Qu'est-ce que penser? Et il répondait en grec intemporel. La question fascinante d'aujourd'hui serait plutôt Qu'est-ce que communiquer? Pourquoi une telle inflation de communication planétaire et une telle perte de communication de proximité? Pourquoi la communication prétend-elle envahir la planète. Et pourquoi ce rêve d'immédiateté et cette illusion d'une transparence communicationnelle sont-ils identifiés à la communication numérique?

Nos zélateurs branchés croient que ces nouvelles technologies de communication abolissent l'espace et le temps: un grand rêve humain de puissance, que la technologie mettrait désormais à notre portée. Il y a de la croyance magique là-dedans.

Cette frénésie communicationnelle, cette obsession, qui tourne au fétichisme technologique avec l'essor de l'Internet, secrète une véritable idolâtrie de la communication, où l'idéologie marchande exploite un puissant désir individuel: un désir peut-être fusionnel et compensateur d'un déficit réel de la communication interpersonnelle dans les sociétés contemporaines.

Le bruit de la communication.

La communication crée l'illusion d'une communauté planétaire, à laquelle on pourrait s'intégrer harmonieusement. On invente la médiologie pour la comprendre. Et on nie au nom de cette nouvelle déesse Communication l'importance du silence, de la solitude et de la non-communication. On fait l'éloge du bruit, de l'explosion des communications, du vacarme des villes et des médias. Et la musique contemporaine lui renvoie son rythme techno, comme un écho.

Mais ce n'est plus que le bruit de la société, le bruit de la communication. Qu'est devenue la communication elle-même, conçue comme un échange, un partage? Qu'est devenue la confidence, le murmure intimiste, le petit secret sussuré, l'espace psychologique personnel et privé? N'est-ce pas le contraire du rêve d'une communication véritable, si elle a jamais existé? Avec toute cette cacophonie planétaire, on ne s'entend plus parler. Comme dans les cafés à succès, si bruyants, où on se donne rendez-vous pour se voir, sans échanger mieux que des sourires et des banalités, faute de pouvoir entendre les mots exacts qui se disent et encore moins les nuances ou les explications.

La religion Internet.

Le désir de communication, devenu obsessionnel ou pulsionnel chez beaucoup de nos fétichistes branchés, symbolise apparemment le bonheur de l'intégration au corps social, du tétage aux mamelles de la planète. C'est le désir d'amour, d'appartenance, de participation, de fusion, qui délivre l'individu de son angoisse de solitude.

Et sur cette base, toutes les manipulations deviennent possibles. L'Internet, c'est souvent l'opium de l'individu, le rebranchement fusionnel des atomes d'une société éclatée, fragmentée, individualiste à l'extrême. Le contenu importe souvent moins que le lien ombilical retrouvé.

On a trop longtemps rêvé d'une communication aussi puissante, rapide et omniprésente, au service de l'individu Lambda, pour s'étonner aujourd'hui du véritable effet de choc que provoque l'essor prodigieux des communications numériques. Le mot Internet lui-même est devenu magique.

Cette communication fébrile, cette ivresse communicationnelle restaure un bien-être social perdu, un sentiment d'harmonie. Elle reconstruit un nouvel espace-temps intégrateur, à l'échelle de la planète, avec les trois unités classiques d'espace, de temps et d'action.

L'Internet, c'est la communion sociale instituée.

Et la communion crée la religion, avec ses prêtres, ses rituels, ses fidèles, ses fêtes et ses célébrations.

Le désir, multiplié par la vitesse, la puissance, le débit à large bande et l'effet multimédia, crée la séduction et la jubilation du cyber-libéralisme.

Al Gore, alors vice-président des États-Unis, a exprimé ingénument ce rêve en termes politiques, alors qu'il se faisait le champion de l'Internet au début des années 90: il annonçait une véritable utopie politique, de bonheur universel et de démocratie retrouvée: un service universel qui sera accessible à tous les membres de nos sociétés et, ainsi, permettra une sorte de conversation globale, dans laquelle chaque personne qui le souhaite peut dire son mot. L'infrastructure globale de communication ne sera pas seulement une métaphore de la démocratie en fonctionnement, elle encouragera réellement le fonctionnement de la démocratie en rehaussant la participation des citoyens à la prise de décision. Elle favorisera la capacité des nations à coopérer entre elles. J'y vois un nouvel âge athénien de la démocratie.

Une génération NET?

On parle volontiers d'une génération NET, qui prend valeur de symbole d'une époque. On pourrait aussi appeler génération 01, celle des jeunes qui arrivent à l'adolescence au moment où le l'informatique s'impose dans notre conscience sociale avec l'effervescence de l'Internet, même si l'accélération du temps social bouscule le rythme tranquille des générations. Ce serait la génération branchée, la génération de l'Internet. On la brandit comme un signe de ralliement au cyberespace, à la révolution numérique qui bouleverse notre monde et s'identifie au nouveau millénaire.

Les faits sont là, les chiffres le démontrent, la nouvelle économie et la mondialisation l'exigent, l'économie du savoir en fait une priorité et nous investissons dans l'Internet. La bourse Nasdaq connaît des accélérations foudroyantes, des fébrilités irrationnelles, avec des investisseurs à la marge, qui jouent sur les variations quotidiennes. Le procès Microsoft est devenu un symbole parce que cette société veut imposer son fureteur. Et il n'a fallu que quelques années pour que cette révolution s'impose. Les journaux désormais parlent tous les jours d’Internet et de ses nouveautés..

C'est à coup sûr un événement majeur. Car les nouvelles technologies numériques révolutionnent non seulement les communications, mais aussi les industries du cinéma, de la télévision et du divertissement, les marchés, la Bourse, le commerce, l'éducation, voire la vie privée.

Un choc d'une telle ampleur frappe les imaginations et s'identifie aux espoirs et craintes du nouveau millénaire. Les frayeurs suscitées par le bogue de l'an 2000 ont ajouté aux émotions: avions qui tombent du ciel, villes qui plongent dans l'obscurité, banques qui font faillite, pompes à essence en panne, etc. L'univers du numérique ouvre une ère nouvelle dans notre civilisation occidentale et l'imaginaire social frémit. Il entre en résonance avec les multiples facettes de cette révolution technologique.

Mais si la toile Internet prend valeur de symbole social de cette révolution, il ne faut pas oublier que le premier ordinateur a été inventé pendant la seconde guerre mondiale, et que l'Internet n'est qu'un développement de cette logique binaire, qui doit son pouvoir extrême de traitement de l'information à une simplification technique de transmission du langage à 2 termes, un peu simpliste!

L'opinion publique identifie la génération Net aux jeux vidéo en ligne ou hors ligne, aux écoliers qui font leurs devoirs en allant chercher des informations sur Internet - et ils y font l'école buissonnière -, au réseau des écoles branchées, à la multiplication des cafés électroniques. Cette nouvelle génération passerait plus de temps devant les écrans d'ordinateur, que dans le repli des pages de livres, voire devant la télévision. Ce serait la génération des surfeurs d'Internet, celle aussi des adeptes de la planche à roulettes et de la planche à ski.

Sans doute, mais les statistiques proposent une interprétation un peu différente.

Car il n'y a pas encore assez d'ordinateurs à l'aube du XXIe siècle et encore moins d'ordinateurs branchés dans la population pour pouvoir soutenir une telle affirmation. Ce sont moins les adolescents que les 25/45 ans qui naviguent, surtout dans leur environnement professionnel, et un peu à la maison. Les ordinateurs sont encore loin d'être un médium de masse comme la télévision. Ils demeurent le privilège de la classe aisée, celle des professionnels et de leurs enfants. Il y a beaucoup plus d'ordinateurs dans les bureaux que dans les foyers. Encore faut-il souligner que les liaisons téléphoniques domestiques sont très lentes et plutôt dissuasives pour prendre son pied sur l'Internet. Des sondages au Café Électronique de Montréal ont démontré que la majorité des clients ont l'Internet à domicile, mais viennent au Café pour naviguer à grande vitesse, parce que la lenteur des connexions domestiques décourage l'excitation que recherchent les adeptes.

Et les statistiques montrent aussi que la grande majorité des recherches sur Internet concernent les utilités, des références, des informations techniques, le tourisme et les voyages, les catalogues d'achats, etc. Mises à part les excursions sexuelles, ce n'est pas une activité émotionnelle qui appelle une identification de génération! Et les pages Web sont le plus souvent d'une platitude décourageante.

Les forums de bavardage, ou chats constituent un phénomène plus significatif. Ils se multiplient et séduisent de plus en plus de personnes. Vous pourrez y rencontrer des philatélistes et échanger des timbres, des amateurs de pêche ou de parachutisme et échanger des informations, partager votre passion, des informaticiens et demander conseil sur l'utilisation d'un logiciel: il n'y a pas de sujet qui ne suscite la création quotidienne de nouveaux forums d'échanges entre professionnels ou entre passionnés de tel ou tel hobby. Vous y entrez sous votre vrai nom ou sous un prénom anonyme, à votre choix. Outre ces forums électroniques, qui répondent remarquablement à une fonction sociale de communication reconnue, il existe de multiples forums de rencontre réservés à des groupes sociaux tels que les célibataires, les homosexuels, etc. ils attirent des femmes et des hommes en manque de communication et d'amour, le plus souvent âgés de 25 à 45 ans eux aussi.

Il ne s'agit donc aucunement d'une nouvelle génération, mais d'hommes et de femmes nés sous le règne de Gutenberg, et qui demeurent actuellement majoritaires sur la toile par rapport à la nouvelle génération d'adolescents adicts du binaire. C'est là que nous retrouvons les cybercompulsifs, qui peuvent passer des heures quotidiennes dans des forums de bavardage, qui se lèvent la nuit pour guetter un message d'un internaute australien ou français, et qui développent donc une dépendance aïgue vis-à-vis de l'Internet, exigeant éventuellement une thérapie clinique très sérieuse. Il existe beaucoup plus de personnes atteintes de cette pathologie qu'on ne l'imagine généralement.

Le pouvoir magique de l'Internet.

La force de cette nouvelle technologie, née comme beaucoup d'autres de la guerre, aurait dit McLuhan, ne tient pas seulement à ses performances techniques exceptionnelles, auxquels le téléphone, la radio et la télévision, d'un maniement beaucoup plus facile et convivial, nous ont déjà préparés. Le pouvoir technique répond à un rêve humain, mais l'Internet fait aussi vibrer en nous le rêve de la communication planétaire dans le village global. Et il y puise une autre force symbolique caractéristique de notre époque. Pourquoi l'Internet nous impressionne-t-il plus que le téléphone? Sans doute parce qu'il a surgi plus soudainement et plus universellement. Le téléphone a mis des dizaines d'années à s'imposer. Sa généralisation était techniquement difficile et donc lente; il demeure encore aujourd'hui une technologie au pouvoir limité à la seule voix, alors que l'Internet est devenu d'emblée multimédia, alliant l'image, le mouvement et le son grâce à la technologie numérique, infiniment plus puissante que la transmission électromagnétique. Et il peut aller partout dans le monde, ou presque…

Les communautés Internet.

En outre, l'Internet est un médium impliquant beaucoup plus une attitude pro-active de l'individu que les autres média tels que le téléphone et la télévision . Il demande un effort individuel, là où la télévision caresse la passivité. Il demande une initiation technique à un savoir plus complexe, impliquant l'appartenance à un groupe privilégié de cybernautes et introduisant à un nouvel espace imaginaire, celui du cybermonde.

L'effort crée une valeur et le partage de cette valeur une communauté, qui sait se reconnaître et affirmer cette appartenance à la sphère de la communication planétaire virtuelle. Chaque cybernaute se sent valorisé et rattaché à un groupe, comme une cellule à un organisme vivant qui le dépasse et le sécurise affectivement. C'est, dirait le mythanalyste: l'appartenance au grand tout : le mythe enfin réalisé! Dans la solitude des villes et le désert des amours brisés, on ne peut rêver plus grande consolation, ni dans l'aspiration humaine au pouvoir sur l'univers, plus belle illusion, ou plus grand progrès de l’utopie.

Qu'est-ce que le multimédia?

La mode du multimédia semble attribuer au concept tant de diversité, cependant, que plusieurs en dénoncent le n'importe quoi. De fait, au milieu des années 80, le multimédia reprenait dans le domaine culturel la vieille utopie de l'intégration des arts - les quat'zarts. Dans l'exposition Images du Futur, à Montréal de 1986 à 1997, nous montrions des installations d'artistes combinant grâce à l'ordinateur des images, des sons, le mouvement et même l'interactivité avec le public. S'il avait été difficile précédemment de mêler avec bonheur la danse avec la peinture, le violon avec le fusain, voilà que les nouvelles technologies le permettaient enfin. Le roman télématique francophone illustré Marco Polo, que nous avons coordonné en 1985 au Canada, y ajoutait même le rêve réalisé d'une création collective à distance entre l'Afrique, l'Europe et l'Amérique du Nord, grâce, à l’époque, au téléphone et au modem. Le terme multimédia est donc né avec les arts électroniques.

Au début des années 90, les premiers cédéroms et le développement de l'Internet en anglais ont suscité des préoccupations culturelles, que le mot lui-même multimédia, à caractère technique, semble ignorer, mais qui prolongeaient le premier usage artistique du mot: une industrie des contenus. Les entreprises de multimédia ont été identifiées à une activité d'éditeurs: la production de contenus en ligne et hors ligne. Et cela correspondait aussi à la tendance européenne, caractérisée par la richesse des contenus culturels et un certain retard dans les applications transactionnelles de l'Internet.

La convergence numérique.

Depuis, les technologies numériques ont évolué très rapidement. Aujourd'hui, nous découvrons que la caractéristique fondamentale du multimédia, - et qui permet son développement exponentiel, - c'est sa technologie même, le numérique. Toutes les nouvelles technologies de communication, qui envahissent tous les domaines, fonctionnent avec une seule et même unité de langage: les octets ou bits. La force d'intégration du numérique est incontournable. La convergence de l'ensemble des TIC (technologies d'information et de communication) qui en résulte, change toutes les données du paysage contemporain. Que la communication traite de résultats bancaires, de diagnostiques médicaux ou d'économie, d'images, de musique, de science, d'art, de police, de vie quotidienne, de sexe ou d'utilités, le mode numérique devient une technologie commune de communication, avec des déclinaisons intégrées, réunissant en un immense réseau les satellites, le câble, les ondes courtes, le téléphone, l'Internet, les canaux de télévision, les salles de cinéma, etc. On évoque même l'utilisation du réseau électrique quasiment omniprésent, pour le transport possible de l'information.

Le multimédia, c'est donc désormais la convergence numérique de l'ensemble des TIC. Et tout contenu numérique pourra bientôt y circuler indistinctement.

Une équipe réunissant le MIT aux États-Unis, l'Institut national de la recherche informatique (INRS) en France et l'Université Keio au Japon travaille à faire évoluer l'Internet dans la direction du multimédia : le SMIL, nouveau langage multimédia synchronisé, véhiculera images et sons.

Une nouvelle culture numérique.

Sans tomber dans la pensée magique de ceux qui annoncent la disparition des médias archaïques au nom du tout numérique, il faut admettre que la puissance des ordinateurs ne va pas seulement créer le commerce électronique, mais aussi une nouvelle culture numérique. La pensée, la philosophie, la littérature, l'art en Occident doivent beaucoup au papier et à l'imprimerie. Personne ne s'en scandalise, chacun le reconnaît. Il en sera de même avec la généralisation du numérique. Mais rassurons les pessimistes: nous savons faire la différence entre la poésie de Baudelaire et le papier de son éditeur, ou demain le tube cathodique où elle s'affichera, même si cela va modifier inévitablement notre sensibilité aux images du poète.

Et il ne faut plus considérer les technologies du téléphone, de la télévision, de l'informatique et de l'Internet comme des marchés verticaux et distincts. Tant pis pour les célèbres distinctions de McLuhan entre média chauds et froids: ils convergent sous le signe du numérique. La révolution technologique a renvoyé dans le passé une partie des grandes intuitions de McLuhan. Un nouveau marché horizontal intégrant ces technologies apparaît, qu'on retrouve dans les modèles d'affaires des AOL- Time Warner, Microsoft, IBM, Sony, etc. Et pour les éditeurs de contenus multimédia, cette convergence des technologies de communication sous le signe du numérique multimédia est une excellente nouvelle! Elle signifie un élargissement considérable de leurs marchés potentiels, bien au-delà du cédérom traditionnel, du disque vidéo digital, ou du site web. Elle va favoriser la commercialisation à laquelle ils aspirent pour assurer leur développement.

Après un demi-millénaire sous le signe dominant de Gutenberg, l'avènement du multimédia renoue avec les cultures de tradition orale et multisensorielle, que nous décrivent les ethnologues. L'invention de l'imprimerie a signifié une confiscation radicale de la communication savante par les élites sociales et la disparition de langues régionales. Elle a créé aussi - on l'oublie toujours - l'immense phénomène social de l'analphabétisme, aux répercussions politiques incalculables. Dans les sociétés traditionnelles indivises, intégrées, l'analphabétisme n'existait tout simplement pas! Faut-il donc croire au progrès, quand la géniale invention de l'imprimerie, saluée par tous comme un progrès extraordinaire, a entraîné ce cataclysme social: l'apparition et le développement de l'analphabétisme à l'échelle planétaire ? (L'UNESCO évalue à 885 millions le nombre d'analphabètes, âgés de plus de 15 ans dans le monde).

Et ce n'est pas le livre de poche qui y aura mis fin…

Le néo-primitivisme électronique.

Nous nous risquerons à parler de néo-primitivisme à propos de cette nouvelle civilisation de communication électronique avec laquelle nous abordons le 3e millénaire, sur la base de plusieurs constatations convergentes.

On admettra tout d'abord que ces nouvelles technologies électroniques sont encore assez primitives, aussi surprenantes qu'elles nous paraissent. Installer l'Internet ou un cédérom sur un ordinateur est encore très laborieux et me fait penser aux postes de radio à galène d’autrefois. D'ici une génération, on peut prévoir que les technologies actuelles nous paraîtront aussi primitives que les premiers ordinateurs à cartes perforées pliées en accordéon, en usage au milieu du XXe siècle.

L'Internet et le tam-tam africain.

Des intellectuels africains soulignent que le langage électronique correspond beaucoup mieux aux cultures africaines que l'imprimé, voire l'écrit. Certes, parce qu'il peut être multisensoriel, mais aussi parce que sa base binaire 1 ou 0 et ses protocoles d'identification et d'authentification sont très semblables à ceux du tam-tam tribal. Ainsi, avant de transmettre avec les tambours un message à distance, d'un village à un autre, en Afrique, on annonce qu'un message va être émis; on recourt à un rythme qui constitue une authentification de l'émetteur, très comparable à une signature électronique. Et on utilise un langage bruitiste, exploitant les alternances de son (1) et de silence (0) et leur rythme, selon une structure très semblable au langage binaire de l'ordinateur, et qui n'a évidemment rien à voir avec le langage phonétique.

On notera d'ailleurs que le langage électronique permet de développer des logiciels de communication pour les handicapés visuels avec des dispositifs tactiles et que la synthèse vocale est appelée à se généraliser rapidement. On parle alors de communication dynamique, par opposition à la linéarité de l'imprimé.

Dans les société traditionnelles, la communication était multisensorielle et elle s'inscrivait dans des rites sociaux collectifs. Elle n'était pas un outil de discrimination sociale, comme a pu l'être le texte écrit, le livre et donc l'institution scolaire. Le multimédia contemporain rétablit, à travers les mass media, comme à travers les self media (selon la distinction établie par René Berger, avant même qu'il ait entendu parler de l'Internet), une communication collective intégratrice, qui tend à traverser les clivages culturels, et à instituer une culture populaire commune de classe moyenne dominante.

L'écrit et l'imprimé séparaient les individus et les groupes sociaux, les nouveaux médias électroniques les réintègrent, souvent malgré eux. Certes, ce serait succomber au mythe de la communication, que de croire que ces nouvelles technologies vont instituer une société planétaire harmonieuse, transparente, sans différences de classe, égalitaire, pacifique, etc. La communication de tradition orale et multisensorielle a servi des systèmes de castes, et des féodalismes redoutables dans le passé. Les rituels d'initiation y jouaient le même rôle de sélection sociale que la discrimination scolaire dans nos sociétés contemporaines. Mais la tendance à rétablir la communication comme un ensemble de rituels collectifs est bien là, et les dispositifs d'interactivité que proposent des artistes, la télévision, l'Internet ou des bornes publiques d'information avec écrans tactiles y contribuent.

Icônes et pictogrammes électroniques.

Avec l'avènement des communications de masse et des écrans, nous voyons réapparaître un langage de pictogrammes et des icônes cathodiques qui évoquent le primitivisme des masques africains, sans en rejoindre la beauté. Le phénomène s'est développé déjà, il est vrai, avec le langage de la signalisation publique, sur les routes, dans les transports en commun, dans l'emballage des produits de consommation, et dans les usines. Il fallait, au siècle de la vitesse et de la mondialisation, et souvent pour des raisons marchandes ou de sécurité publique, rétablir une langue universelle facile à comprendre par tous, en un instant. Le retour du pictogramme s'est imposé au détriment de l'écriture phonétique et de la diversité des langues. Ce langage pictographique a été réinventé aussi, en plus sophistiqué et quasi multisensoriel dans les bandes dessinées. Apollinaire avec ses calligrammes, puis les poètes lettristes en avaient eu conscience. Reprenant les intuitions géniales de McLuhan, qui avait affirmé ce retour du visuel iconique et quasi sculptural dans le langage phonétique, on a parlé très justement à ce sujet dès les années 70 d'un langage audio-scripto-visuel (Jean Cloutier). Le message est un massage (tactile).

Un nouveau mode de lecture, pour un langage tactile.

La communication électronique a renforcé considérablement cette tendance. On sait bien que la lecture à l'écran est beaucoup plus lente que sur papier. Les enquêtes démontrent, que dans la masse inflationniste des communications de toutes sortes, celui qui veut accrocher l'attention de ses interlocuteurs, doit recourir à des signaux efficaces, visuels ou sonores, que la langue phonétique ne suffit plus à créer. On fera appel aux caractères gras, italiques, soulignés ou grossis, au coupé-collé, aux surprises typographiques, à la mise en page, aux couleurs. Les créateurs de pages Web sur les écrans d'ordinateur savent que les usagers ne liront qu'une infime partie des textes. On a dit qu'ils sautent sur les écrans comme des kangourous, de mot en phrase, d'image en hyper lien, cliquant de préférence sur ce qui bouge! Seulement 16% des lecteurs liraient quelques textes attentivement sur les écrans de leurs ordinateurs…

Un essor fulgurant et sans précédent dans l'histoire de l'humanité.

Il est important de comprendre l'ampleur du phénomène des nouvelles technologies de communication à l'aube du 3e millénaire.

On estime que près de 100 millions d'Américains sont branchés Internet en l'an 2000, un chiffre qui aurait doublé en un an, ce qui représente la moitié du parc d'ordinateurs aux États-Unis. Au Canada, plus de 4 millions de ménages étaient branchés Internet en 1998, soit 25% de plus qu'en 1997. Il s'agit donc d'un phénomène explosif. L'Internet devient un mass media tout en demeurant un self media: cette double possibilité est à coup sûr une des clefs de son succès. Un phénomène nouveau, unique, et donc très probablement promis à un succès planétaire, sous le signe de la convergence numérique. En 5 ansInternet a rattrapé le chiffre d’affaires de l'industrie automobile dans le monde, qui elle existe depuis cent ans.

On a pu dire aussi qu'il y avait plus de postes de télévision dans le monde que de W.C…

Un nouveau mode de vie.

Microsoft a opté stratégiquement pour une vision totalitaire et planétaire de l'Internet. Et je ne me réfère pas tant aux accusations faites à Bill Gates de vouloir éliminer tous ses concurrents, qu'à son concept d'omniprésence de l'Internet dans toutes nos activités: ce qu'il appelle le Web-enabling the future. Bill Gates a annoncé, en lançant son logiciel de navigation Internet Explorer 5 en 1999, qu'il avait décidé de jouer l' avenir de Microsoft autant sur le Web life style que sur le Web style of working. Rien n'y échappera, si possible. Non seulement Microsoft veut devenir incontournable sur l'Internet, mais il veut aussi, en toute bonne logique d'affaires, que l'Internet devienne incontournable! Ce qui l'amène à faire des investissements, des achats ou des alliances avec tous les autres médias. Un style de vie? Voilà qu’une compagnie new-yorkaise nous offre désormais des taxis branchés Internet pour compléter notre bonheur… ou pour notre travail.

Un réseau planétaire.

La convergence numérique des technologies d'informations - télécommunications, télévision, satellite, câble, cinéma, etc. - favorise cette vision plutôt totalitaire de l'Internet, permettant un véritable contrôle des contenus, si l'économie de marché par malheur, un jour, ne s'y opposait plus. Sans nier les vertus décisives de la convergence numérique, il faut souhaiter qu'elle ne vienne pas à bout de la diversité des médias, absolument nécessaire à l'expression des différences culturelles et au pluralisme des pouvoirs. Car chaque médium renvoie à une structure et à une image du monde différente, correspondant éventuellement à une communauté sociale différente.

La fusion des compagnies America Online et Time Warner au début de l'année 2000 constitue assurément un symbole historique de cette convergence entre nouveaux et anciens médias - l'Internet et la télévision -, et de la domination des nouveaux sur les anciens. Faut-il craindre pour autant une uniformisation du monde par une technologie dominante de communication? Ce serait un épouvantable appauvrissement du patrimoine humanitaire, mais il est totalement improbable.

Le développement du téléphone cellulaire multifonctionnel.

Dans un pays très branché, comme la Finlande, il y a plus de téléphones cellulaires (3 millions) en service que de téléphones traditionnels; plus de la moitié de la population a son téléphone mobile et on prévoit un taux de plus de 100% pour bientôt. Nokia, l'ancien roi du papier en difficulté, a réussi sa reconversion dans le téléphone sans fil, où il innove constamment: par exemple, le Communicator est un portable qui s'ouvre en deux, comme une coquille bi-valve, découvrant un micro-ordinateur, et qui ne pèse que 250 grammes. (Il est appelé bien entendu à se miniaturiser très rapidement, tout en augmentant sa puissance et sa vitesse). On parle de 300 millions de téléphones cellulaires dans le monde en 2005 et de plus en plus de ces téléphones disposeront de terminaux Internet. Pour la Finlande, en 2000, 10 à 15% des téléphones mobiles sont déjà dotés de l'Internet. Et il s'est vendu en 1998 autant de téléphones cellulaires dans le monde, que d'automobiles ou de micro-ordinateurs. On peut aussi ajouter à ce téléphone sans fil toutes sortes de périphériques, tels un appareil photo numérique permettant d'envoyer une photo en temps réel par Internet, ou un écran d'information sur les nouvelles locales, le lieu que l'on visite, la ville où on arrive et où on souhaite réserver un hôtel, la météo, etc. Il remplacera aussi le porte-monnaie, permettant d'acheter, simplement en lisant le code barre indiqué sur l'emballage, et en débitant automatiquement votre compte bancaire en ligne. On atteindra ainsi la plénitude du paradigme de la communication multifonctionnelle et omniprésente, à l'ère de la Net Economy.

Satellites.

Un réseau dense de satellites, en cours de construction, offrira prochainement une très large couverture numérique de la planète. Le système Skybridge d'un consortium d'entreprises d'Europe, des États-Unis et du Japon, prévoit pour 2002 de placer 80 satellites en orbite basse permettant de desservir 20 millions d'internautes en même temps, évitant l'engorgement des boucles locales, et cela à une vitesse allant de 20 mégabites pour les particuliers à 200 mégabites pour les compagnies. Le projet concurrent Teledesic, lui aussi international et auquel participe Bill Gates, prévoit lancer à partir de 2003 rien de moins que 288 satellites: ce sera l'Internet du ciel.

Parallèlement, les mini- ou micro-paraboles (elles tiennent dans la paume de la main et coûtent 10$ par mois) vont permettre de recevoir aux États-Unis jusqu'à 200 chaînes de télévision et de radio.

Contrôle à distance: bons…

Les systèmes GPS de géo-positionnement par satellite permettent déjà de surveiller votre voiture ou vos chauffeurs routiers, d'opérer des sauvetages et bientôt vous relaiera constamment à tout le réseau planétaire de communications et d'information. Votre radio de voiture peut déjà vous indiquer votre itinéraire en temps réel. Et le garagiste branchera votre voiture (son ordinateur) sur Internet pour les révisions d’usage ou pour diagnostiquer les causes d’une défaillance et y remédier. On assiste donc à une accélération de l'industrie des télécommunications numériques, qui nous promet mille et une utilités, mais aussi d'innombrables services dont vous n'avez aucun besoin, et bien pire, qui constitueraient bientôt un maillage permettant de contrôler les déplacements et communications d'un individu, comme Dieu même pourrait le faire. On a appris, par exemple, que la police était désormais capable de reconstituer tous les déplacements d'une personne soupçonnée, même longtemps après le crime, grâce au géo-positionnement de son téléphone mobile, qui émet des signaux dès qu'il est ouvert, même si on ne s'en sert pas. On peut imaginer que lorsque vous roulez en voiture avec la radio, celle-ci pourra vous avertir que vous approchez d'un chantier, que vous dépassez la limite de vitesse autorisée, que vous devriez reprendre de l'essence, que vous devriez vous arrêter à tel restaurant, que vous avez bu trop d'alcool pour avoir le droit de conduire, etc.

… et mauvais côtés.

Il faut souligner aussi le développement de la dataveillance ou cyveillance. La multiplication des réseaux de caméras de surveillance dans les centres urbains et dans les entreprises, les dispositifs d'écoute des communications électroniques et des boîtes vocales, de vérification des échanges e-mails, les cookies placés à l'insu des usagers dans les ordinateurs ou dans des messages Internet, pour étudier leurs comportements, notamment dans le système Windows 98 et dans les processeurs Pentium III sont autant de revers de la médaille de ces progrès technologiques, car ils menacent directement notre vie privée.

La réalité commence à ressembler aux célèbres prophéties de George Orwell. Les Blue Eyes, ces capteurs sensitifs mis au point dans les laboratoires de recherche d'IBM à Almaden (Californie) permettent assurément de compléter les commandes vocales par un dialogue visuel entre l'humain et l'ordinateur, mais ouvrent aussi la voie à toute une nouvelle génération de contrôle des faits et gestes de chacun, à commencer par la maison ou dans le bureau. Liberté chérie, que nous promets-tu de plus, pour notre bonheur? Devons-nous attendre avec impatience de nous faire implanter dans le corps une puce électronique, grâce à laquelle nous n'aurons plus besoin de clés, ni de numéro de code, pour déverrouiller la porte de notre maison ou de notre voiture, pour nous identifier ou pour payer, comme l'a suggéré le célèbre professeur Kevin Warwick en Grande-Bretagne, en tentant lui-même l'expérience?

Du numéro d'assurance sociale au numéro de téléphone numérique pour identifier chacun de nous.

On nous dit que bientôt chacun de nous se verra attribuer un numéro de téléphone individuel à vie à sa naissance. Cette identification téléphonique numérique remplacera alors nos numéros actuels d'assurance maladie ou assurance sociale. Quel bonheur, enfin! Et quel changement de symbole, de la maladie à l’identité communicationnelle! (Un nouveau symbole de maladie?…)

L'accomplissement du mythe de la communication.

Et la DTV - la télévision digitale interactive - va-t-elle couronner l'achèvement d'une communication quasi divine ou quasi magique?

Un monde transparent, où la communication rapproche tous de tout et leur montre tout? Des communications omni-présentes, multimédia, multipurpose: est-ce assez? Non. L'accomplissement, l'achèvement du mythe de la communication nécessite aussi qu'il rejoigne toute la population, avec une vitesse et une puissance de transmission toujours plus grandes. Rassurons-nous: à la veille de l'an 2000, les grandes enquêtes nous disent que la vitesse de transmission des télécommunications double tous les 150 jours et le trafic sur Internet tous les 100 jours. Et la masse des transmissions de données est en train de dépasser le volume des conversations téléphoniques.

On prévoit 2 milliards de documents sur le Net en 2001, selon le président de Xerox, qui nous annonce l'âge de la connaissance. En fait, ce n'est pas si évident; le mieux semble l'ennemi du bien, car cette profusion ressemble plus à un chaos: L'autoroute de l'information nous donne accès à tant de données et d'informations, qu'on ne sera jamais capable de tout absorber (1999). Il n'est pas sûr que l'équation technologie + quantité = connaissance soit vraie! Même si le Canada et les États-Unis ont déjà branché toutes leurs écoles, et si l'Allemagne aura fait de même en 2001, la France en 2002, et… le Sierra Léone peut-être jamais.

Côté cinéma, on nous annonce des projections numériques transmises par satellites directement dans les salles de cinéma. Elles seront de meilleure résolution et permettront une plus grande flexibilité dans les programmations offertes au public.

En outre, grâce à la numérisation, les annonceurs pourront ajuster les publicités sur les écrans de télévision et dans les salles de cinéma à chaque public cible et augmenter sensiblement leurs profits.

Bien sûr, on pourra se demander pourquoi les hommes d'affaires continueraient à enrichir les compagnies aériennes, s'ils peuvent tout voir et tout savoir sans se déplacer et se réunir en visioconférence 3D sans quitter leur bureau. Pourquoi sortirions-nous de chez-nous, pourquoi irions-nous encore au cinéma, alors qu'il pleut dehors et que nous pouvons recevoir n'importe quel film par satellite chez nous, nous faire livrer une pizza/Internet, contribuer au succès faramineux annoncé de l'économie électronique en achetant tout à distance (livré à domicile, bien sûr), voir nos amis et nos enfants par visiophone multimédia, obtenir un diagnostique médical par Internet et télé-travailler à domicile. Voilà le succès assuré du cocooning promis par Faith Popcorn (programmée par son nom aussi, aurait dit Lacan) en 1991.

L'apartheid technologique.

Partout? Non. Il y a d'autres pays, où un téléphone cellulaire coûte l'équivalent de 25 sacs de maïs de 50 kg (Jeune Afrique Économie, 1999). Que penser alors de ce mythe de la communication planétaire, de ce mythe de riches, quand le nombre de téléphones bondit péniblement en Afrique entre 1996 et 98 de 0.5% à 2% de la population (bond dû au téléphone cellulaire, qui demande moins d'infrastructures, mais demeure très urbain); et que la dépense moyenne d'un abonnement et des communications s'y élève à 43% du revenu par habitant? L'UIT - Union internationale des télécommunications - prévoit pour l'Afrique noire un taux de 5 lignes pour 100 habitants et 1 publiphone pour 1000 habitants d'ici l'an 2010. On ne compte, à la veille de l'an 2000, que 2.5 millions de téléphones filaires en Afrique noire subsaharienne. Et on trouve sur le marché des faux téléphones cellulaires, vides et pas chers, qui permettent de frimer devant les filles et devant la parenté: l'ironie d'une discrimination dans le mythe de la communication planétaire, que plusieurs ont appelé un véritable apartheid technologique.

L'utopie planétaire de l'Internet.

Dans cette perspective, on a du mal à suivre le philosophe Pierre Lévy, qui ne craint pas de nous proposer une utopie où l'Internet réaliserait quasiment la grande vision de l'achèvement de la création, telle que l'a conçue Pierre Teilhard de Chardin. Présupposant avec un optimisme étonnant, que dans les premières décades du XXIe siècle, plus de 80% des êtres humains auront accès au cyberespace et s'en serviront quotidiennement, il en déduit que l'unité concrète de l'humanité est en train de se réaliser. Le Web représente, selon lui, une immense ville virtuelle, avec ses rues, ses autoroutes, l'ordinateur qui en est le nouveau moyen de transport, ses commerces, ses bureaux, ses places et ses cafés. Le cyberespace est l'ultime métropole, la métropole mondiale. Il soutient que la planète solidaire est en train de se construire par le web et par son économie virtuelle. La croissance du web "est" le processus de prise de conscience - et de réalisation!- de son unité par l'humanité.

Même s'il souligne d'autre part que le concept d'unité n'implique pas la disparition des inégalités, on a du mal à croire à cette solidarité électronique qu'il croit constater, dans un monde où se multiplient les conflits et les fractions sociales. Et il annonce la disparition des États et une monnaie unique planétaire, à un moment où nous assistons pourtant au réveil des identités politiques partout dans le monde, face aux excès de la mondialisation. Ce n'est plus l'Amérique, c'est le cyberespace qui va selon lui régner sur l'humanité de façon douce… Et ceux qui contestent cette vision sont, selon lui, des esprits chagrins, schizophrènes, tournés vers le passé, qui travaillent malheureusement plus à répandre le ressentiment et la haine, qu'à promouvoir une vision positive de l'avenir. On croit rêver! Il est impossible de pousser l'utopie Internet plus loin dans le jardin des fleurs bleues, et de perdre davantage toute conscience politique (L'économie virtuelle, 2000).

Communication orale et communication instrumentée.

Cela étant dit, peut-on affirmer que la communication est meilleure, plus accomplie ou plus intense dans le cas d'un homme d'affaires de Singapour ou de Hong Kong qui a un téléphone cellulaire collé sur chaque oreille ou dans un village rural d'Afrique noire de tradition orale? J'opterai à coup sûr pour reconnaître une communication plus active, plus complète, socialement ou humainement plus accomplie dans le cas d'un Africain. À tout le moins, il suffira que la question se pose, pour que l'inflation de technologies de communications qui est apparue dans les pays riches ne constitue pas une évidence de meilleure communication.

Information et communication interpersonnelle.

La communication instrumentée par les technologies actuelles est extrêmement puissante techniquement, beaucoup plus que le tam tam africain ou les signaux de fumée des indiens d'Amérique. Mais ce qu'elle gagne en distance, elle le perd peut-être en proximité psychologique. On a souvent parlé de la solitude des habitants des grandes villes de 5, 10 ou 20 millions d'habitants, où l'on peut souffrir et mourir dans l'indifférence générale, et à deux mètres de la porte de son voisin de palier, voire dans le métro au milieu de la foule indifférente et peureuse. De quelle communication parlons-nous alors, en comparaison de la solidarité des habitants d'un petit village rural? L'exemple de l'abandon des personnes âgées, de leur solitude dans les grandes villes est souvent cité en opposition à l'attention qui leur est donnée dans un village africain.

Il semble que ce soit la même loi qui s'applique en général pour évaluer la solidarité sociale et la communication. Plus il y a de personnes rassemblées, plus le sentiment de solitude individuelle risque de grandir. Et plus on a de technologies de communication à distance, plus la communication de proximité psychologique risque de diminuer. Ce n'est évidemment qu'une loi très générale, qui compte mille exceptions. La télévision, par exemple, constitue pour beaucoup de personnes âgées plus ou moins abandonnées dans leurs résidences de 3e âge, un lien communicationnel essentiel avec le corps social.

Il existe désormais des réseaux mondiaux de communication numérique, qui permettent à l'homme d'affaires de se brancher constamment et presque partout, par téléphone satellitaire ou par Internet à son bureau. Il peut même en profiter pour communiquer aussi avec sa famille. On voit des retraités s'acheter un ordinateur et se brancher à l'Internet pour communiquer avec leurs petits enfants, en recourant aux modes de communication qui donneront d'eux une image jeune, favorisant la convivialité avec eux. Cela permet aussi de compenser quelque peu les distances géographiques qui s'établissent dans la vie actuelle entre les membres dispersés d'une même famille. Le travail, les études, le goût de s'expatrier et la facilité de se rendre rapidement à l'autre bout de la terre, créent une situation où le père et la mère peuvent se trouver fréquemment éloignés l'un de l'autre, pendant qu'un enfant fait ses études universitaires ailleurs, et un autre a un emploi sur un autre continent. Il est heureux que les technologies de communication leur permettent encore de communiquer fréquemment. Mais on avouera que ce n'est pas un progrès évident en comparaison d'une communication simplement orale - archaïque, pourrait-on dire ironiquement! - entre les membres d'une famille rassemblés dans la même maison ou dans le même village.

Web de palier.

Un curieux exemple est celui du Web de palier: l'e-meuble. Dans un immeuble de Lyon, plusieurs occupants ont installé un réseau local, qui leur permet de ... jouer à des jeux vidéo en ligne, tout en restant chacun chez soi (1999). Après la partie, on se retrouve pour la commenter en buvant un verre chez l'un ou chez l'autre. Et le réseau est devenu une sorte de petit journal d'immeuble, qui donne toutes les nouvelles locales. Cela a tellement amélioré les communications entre voisins du même immeuble, nous dit-on, qu'on pourrait aussi proposer… d'installer un tel réseau à l'intérieur d'un même appartement, pour améliorer les communications familiales!

Le recours à un tel détour technologique pour rétablir une simple communication de palier est symptomatique de la solitude des villes. Il est absolument faux d'affirmer que nous communiquons mieux que par le passé dans le monde du 3e millénaire. Nous communiquons nettement plus facilement à certains égards, beaucoup plus difficilement à d'autres.

Et il ne faut pas confondre, comme nous le faisons de plus en plus, la puissance des technologies de communication avec la qualité et l'intensité des contenus de la communication.

Les réseaux de communication numérique planétaire qui sont établis répondent aux besoins de la mondialisation de l'économie. Ils ont des objectifs commerciaux de rentabilité immédiate. On ne pense pas mieux parce qu'on pense plus vite - c'est le plus souvent l'inverse. On ne communique pas mieux parce qu'on communique plus vite et plus loin, sauf en affaires et pour les utilités. Dans le cas de la communication humaine, disons interpersonnelle, c'est le plus souvent l'inverse.

Alors en quoi consiste ce grand rêve réalisé d'un monde de communication? Ce n'est qu'un monde de tuyaux, certes très impressionnant et qui constitue un immense progrès technologique. Mais les contenus relèvent d'un autre ordre, où l'idée de progrès technique n'a tout simplement pas de sens.

Quand j'apprends que 60% des enfants américains de 12 à 17 ans ont la télévision dans leur chambre et qu'ils passent en moyenne chaque jour quatre heures et demie devant le petit écran de télévision, d'ordinateur ou de jeu vidéo, je doute que la communication interpersonnelle ou familiale y gagne. Ils y voient des images de violence, qui en incitent certains à perpétuer des actes gratuits tels que des massacres dans leurs écoles.

Évidemment, ce grand rêve n'est réalisé que dans les pays riches. Une grande majorité des êtres humains n'ont pas la chance d'y accéder, et de se poser ce genre de question…

Pseudo-communication.

Cet avènement de la communication dite planétaire, dont les mass media des pays riches nous déclinent quotidiennement les nouveaux dispositifs à large bande de fréquence, en haute résolution, en 3D, multimédia, offrant des vitesses et des puissances faramineuses, excellentes sans doute pour les transmissions de données utiles, contrastent avec la pauvreté grandissante des communications interpersonnelles, voire des contenus et de leur esthétique. Ce grand rêve amalgame et confond quantité et qualité de la communication. Il peut exalter les utopistes de la technologie et exaspérer les humanistes.

Pourquoi l'art sur Internet, par exemple, vaudrait-il plus que sur papier? La puissance de diffusion de l'art ne saurait être identifiée à sa valeur artistique! À moins de faire du kitsch une valeur suprême. Pourquoi l'art par ordinateur ou par téléphone serait-il plus important que la peinture sur toile? Il peut être bien pire. Car ce n'est pas plus le téléphone ou le crayon qui fait l'artiste, ni l'écran ou le papier. C'est ce qu'il a à dire. Le seul intérêt de l'art par ordinateur ou Internet, c'est qu'il aborde la problématique technologique du monde actuel. Ce qui n'est pas rien. Mais dans le cas de la relation amoureuse, une lettre longtemps attendue vaut souvent plus qu'un e-mail instantané!

La communication pour la communication.

Ceux qui prônent la communication pour la c

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